Pourquoi les hommes cis blancs pensent qu’on ne peut plus rien dire

3 octobre 2019

 

Aujourd’hui, je laisse la parole à Géraldine Franck, responsable du collectif anti CRASSE. L’idée de cet article sur la communication masculine est venue à Géraldine après avoir co-organisé un atelier d’auto défense verbale sur le thème «Déconstruire le spécisme dans un contexte sexiste». L’objectif de l’atelier était d’échanger sur la manière de contrer les arguments spécistes et le sexisme en tenant compte des modalités de communication mises à l’œuvre habituellement par les hommes cis*. Géraldine ayant partagé avec moi ce texte, je lui ai ensuite proposé de le publier sur Antigone XXI.        

 

Combattre les arguments spécistes est fatigant. Cela l’est d’autant plus quand des hommes s’appuient sur les privilèges induits par leur socialisation pour tenter de prendre le dessus dans le débat. Malencontreusement, militer n’est pas difficile seulement en raison des hommes spécistes… Cela peut l’être aussi à cause de nos camarades de lutte dont l’engagement pour la cause antispéciste n’efface pas par miracle les attitudes sexistes.

Avant d’énumérer toutes les modalités de communication favorables au genre masculin, j’invite toutes les personnes qui seraient tentées de commenter cet article par un #notallmen à se rappeler que même si tous les hommes cis ne sont pas problématiques dans leur manière de communiquer, ils sont suffisamment nombreux à l’être pour en parler, pour que ce problème soit considéré comme légitime, pour que les hommes se questionnent sur leurs privilèges et pour que les femmes aient à disposition des outils pour mieux cerner les comportements problématiques.

Au fond, peu importe de savoir si les attitudes constatées concernent 60 ou 100% des hommes cis : dans un système patriarcal, tous les hommes bénéficient du fait que les femmes se sentent moins légitimes à parler et  à prendre la place qui leur revient. L’argument #notallmen peut silencier un vécu douloureux qui doit pouvoir s’exprimer. Le problème de ce genre de reproche est qu’il sous-entend : « Moi, je côtoie des mecs pas comme ça (voire « je ne suis pas un mec comme ça »), tu DOIS parler des gens comme mes amis (comme moi) pour me rassurer ! ». Nous n’avons pas besoin d’être rassuré·es quant au fait qu’il existe des mecs biens, nous avons besoin d’outils pour repérer ceux qui ne le sont pas afin de nous armer et les contrer.

 

L’inégale répartition de la parole entre hommes et femmes

Un homme qui parle beaucoup ? Un leader. Une femme qui fait de même ? Une bavarde. Le terme « manterrupting » dénonce cette pratique masculine qui consiste à couper (brutalement) la parole aux femmes pour reprendre le pouvoir sur la conversation. En 1975, une étude des sociologues Don Zimmerman et Candace West révélait que, lors de 42 conversations entre hommes et femmes, la femme était toujours interrompue. En 2014, une autre étude analysait 900 minutes de conversation femme/homme au sein d’une entreprise. Il s’est avéré que les hommes interrompaient deux fois plus les femmes qu’elles ne le faisaient.

Une étude a été menée sur l’année 2017 à la Cour Suprême de Justice des Etats-Unis. Le résultat est sans appel : les hommes ont réagi à l’augmentation du nombre de femmes dans cette artère de justice en les interrompant de plus en plus[1]. Une autre étude de la Brigham Young University estime que les hommes utilisent 75 % du temps de parole au cours d’une réunion de travail et interrompent une femme 23 % de plus qu’un autre homme[2]. Je me souviens d’un débat radiophonique qui a bien failli me rendre spéciste pour soutenir la femme qui débattait face à l’antispéciste Aymeric Caron, qui n’avait de cesse de l’interrompre. En guise de conclusion, après avoir tenté en vain de redonner la parole à la femme, l’animateur a d’ailleurs exprimé le fait qu’il avait trouvé le débat pénible !

Les hommes ont également tendance à avoir moins d’appréhension que les femmes à lever la voix et parler fort. Les femmes ont été sociabilisées à être plus discrètes : en haussant la voix, elles perdent en crédibilité et sont perçues comme trop émotionnelles, voire hystériques. Un homme quant à lui sera vu comme engagé, convaincu et convaincant. Pas franchement un coût social comparable !

En conférence, les hommes m’étonnent toujours par une double capacité :

  • Celle de prendre la parole pour compléter l’intervention de la personne qui a assuré la conférence. Tandis que les femmes ont habituellement des questions à poser, les hommes ont des opinions à présenter.
  • Celle de ne jamais minimiser leur propre parole. Tandis que les femmes débutent pour plus de la moitié[3] d’entre elles leur intervention par « Je voudrais juste… », les hommes prennent la parole sans aucune précaution oratoire.

 

Source : Miguel Henriques, Unsplash

 

Une communication à sens unique

Il arrive également fréquemment que les hommes n’écoutent pas vraiment la femme avec qui ils conversent. Un article sur gucmakale[4] a récolté différents témoignages sur Twitter en ce sens :

Homme à deux journalistes femmes « Vous pourriez un jour écrire pour la télé ». Réponse : « C’est ce que nous faisons ». Homme : « Oui, vous pourriez ».

La semaine dernière un mec m’a dit qu’il adorait Herbie Hancock. J’ai dit, “Oh, j’ai aidé Herbie Hancock à écrire ses mémoires il y a quelques années”. Puis le mec a passé 20 minutes à me parler de la fois où il a vu Herbie Hancock dans un restaurant et qu’il est allé lui dire coucou.

Les hommes cis sont également particulièrement peu doués pour fournir le travail de soutien conversationnel[5]. Ils ne vont pas, via des hochements de tête, des petits sons types « mmmh », « oui », ou encore un visage expressif, encourager leur interlocutrice à continuer de parler. Ils vont également fournir des réponses minimales retardées ou ne pas en fournir du tout.

Un homme rentre chez lui et dit à sa compagne « On a accueilli une nouvelle collègue aujourd’hui ». Elle répondra aussitôt « Ah oui ? », ce qui est un encouragement à en dire davantage. Une femme rentre chez elle et dit à son compagnon « On a accueilli une nouvelle collègue aujourd’hui ». Il laisse planer un silence, relativement long, puis articule « Ah », ce qui est un encouragement à ne pas poursuivre cette conversation[6].

Cette année, j’ai rencontré un chercheur qui travaille depuis peu sur une question à laquelle je m’intéresse depuis 14 ans. Je lis beaucoup sur ce sujet et j’y accorde aussi beaucoup de temps bénévole sur le terrain. Nous avons eu une discussion d’une heure. Dès que je disais quelque chose, il reprenait la parole en disant d’abord « non », puis en développant un point qui n’était pas en contradiction avec ce que je venais d’énoncer. Au bout d’une heure, je me suis sentie minable. Il m’a fallu un peu de temps pour prendre conscience que nous n’avions pas des opinions qui divergeaient, mais qu’à force d’entendre « non », j’avais été gagnée par le doute quant à mes connaissances sur le sujet. Les hommes vont généralement être beaucoup plus enclins à dire « non » même pour aller dans le même sens que leur interlocutrice, tandis que les femmes vont d’abord dire « oui » pour soutenir l’effort conversationnel de l’autre, puis éventuellement exprimer une nuance voire un désaccord.

 

Quand les hommes savent mieux que les femmes : le mansplaining

Un terme a d’ailleurs été inventé pour décrire la capacité des hommes cis à nous expliquer ce que nous savons mieux qu’eux : le mansplaining (ou mecsplication)[7]. Twitter regorge de mecsplications savoureuses. Je ne résiste pas à en partager une avec vous :

Femme : “Le mansplaining c’est quand un homme t’explique ce que veut dire l’auteur d’un article alors que l’auteur…. C’est toi…”

Homme : “Ce serait pas plutôt quand un homme essaie de t’expliquer des trucs basiques avec condescendance ?”

Les hommes ont également une capacité déroutante à répondre à une intervention d’une femme ou d’une minorité de genre par « C’est plus complexe que cela » ou reformuler en disant « Ce que Bidule a voulu dire, c’est… » comme si notre propos était peu clair, voire trop basique. Parfois, on se demande si notre prise de parole n’est pas en fait utile aux hommes : c’est un podium pour leur prochain monologue. Car oui, souvenons-nous que dans l’espace public les hommes parlent plus que les femmes.

Sur les réseaux sociaux les hommes cis adoptent souvent des comportements dont la récurrence a fini par m’agacer et me prouver qu’il s’agit d’un invariant dans le sens où c’est une attitude délibérée de déstabilisation. Concrètement :

  • Faire préciser chaque terme, ce qui permet de jouer sur le doute qui assaille facilement les femmes quant au fait qu’elles ont employé le bon terme, le bon concept. Par exemple, dans un article traitant de sexisme, je parle « d’hommes » et un homme me questionne « Vous parlez de l’espèce humaine (alors cette dernière dénomination n’est-elle pas plus judicieuse ?) ou seulement des mâles humains ? »
  • Partir du principe qu’il y a une vérité universelle qu’on atteint par la logique et discréditer ce qui ne semble pas correspondre (selon eux) aux critères de scientificité du discours, comme les apports des sciences sociales et de les études sociologiques sur les rapports de domination. Les hommes prétendent alors adopter une posture « neutre »,  d’apparence scientifique, ne reconnaissant pas là leur propre subjectivité[8].
  • Considérer qu’il y a de bonnes et de mauvaises manières de procéder et prescrire les modalités de communication à adopter. Ainsi, dans un groupe féministe intersectionnel, une féministe a diffusé pour information une vidéo d’une action féministe pour permettre à des femmes de se baigner en burkini. Compte tenu du positionnement politique de ce groupe Facebook, cette vidéo n’appelait pas au débat (l’interdiction du burkini étant reconnue comme islamophobe). Pourtant, le premier commentaire posté a été celui d’un homme pour « poser le cadre ». Je le cite : « Dans ce débat (il décrète qu’il y en a un alors qu’il n’y en a pas !) envisagez-vous la possibilité de changer d’avis ? Si non, ceci n’est pas une discussion. » Une dizaine de féministes ont dû lui expliquer qu’il n’y avait pas de débat, que le positionnement politique du groupe sur le sujet était clair. Il n’a eu de cesse de leur poser de nouvelles questions. Florilège : « Vous avez au moins conscience que votre démarche n’est pas rationnelle ? Je n’ai fait que proposer une discussion, et vous niez mon droit à la parole parce que les choses vont de soi ? Je suis désolé, mais cela s’appelle du dogmatisme. Pensez-vous que c’est une bonne démarche que ne parlez qu’aux initiés ? Comment les personnes se sensibilisent-elles à ces questions si ce n’est par le contact des personnes militantes ? Et le fait d’être “informé” veut-il dire que vous avez tous et toutes le même avis sur tous les sujets ? » (et ce n’est qu’un florilège, je vous épargne la version longue).

Bref, vous reconnaîtrez facilement le cis mec blanc au fait qu’il pense qu’ON NE PEUT PLUS RIEN DIRE.

 

Source : History in HD, Unsplash

 

Les inégalités de traitement entre hommes et femmes dans la sphère publique

La société tend en général à discréditer les raisonnements perçus comme féminins, par exemple ceux qui ont une portée émotionnelle, de care. Ainsi, des militant·es antispécistes vont être perçu·es différemment selon leur genre. Les hommes seront drapés d’une aura de social justice warrior tandis que les femmes seront cantonnées à leur soi-disant sensibilité. Vous connaissez le stéréotype du grand-père qui vit entouré de ses chats ? Non, c’est normal, il n’existe pas. Par contre la veille fille à chats…[9]

De nombreuses campagnes féministes ont dénoncé le fait que dans l’espace public il est généralement attendu des femmes qu’elles sourient. Les féministes ont pris en dérision cette injonction au sourire. Des articles de presse ont relaté de nombreux témoignages de femmes qui refusaient d’être souriantes et à qui des hommes, de parfaits inconnus, ont demandé voire exigé d’elles de sourire[10]. Comme souvent, une fois cette inégalité révélée, on a surtout suggéré aux femmes d’arrêter de sourire. Les hommes peuvent continuer à imposer leur visage inexpressif (et donc peu avenant) à la terre entière.

Un dessin de J.A.K., dessinateur au New Yorker, montre un homme et une femme assis à une table. L’homme dit à la femme : « Laissez-moi interrompre votre expertise par ma confiance en moi…». Combien de fois ai-je vu des femmes brillantes mais qui doutent d’elles une fois attaquées par des hommes, dont l’arme principale n’est pas leur connaissance du sujet mais leur confiance en eux. J’ai souvent envié cette capacité des hommes cis à asséner des choses avec tant de foi en leur expertise.  Je me demande souvent ce que cela fait d’avoir autant de certitudes, si peu de doutes.

Un autre grand classique consiste également à appeler les femmes et les minorités de genre uniquement par leur prénom et citer le prénom ET le nom des hommes cis. A mon travail, on a ainsi des Monsieur X et Monsieur Y, mais des Laure, Isabelle ou Mounia.

 

Attaques et minorisation des femmes

Vous savez ce qu’on peut toujours faire à une femme ? L’attaquer sur son physique. Trop grosse, trop moche, pas de menton. Quand une femme est « moche », on peut se permettre de ne plus l’écouter. Et puis si elle ne l’est pas, on peut quand même lui faire croire qu’elle l’est. La société toute entière lui faisant entendre que ses qualités principales reposent sur son physique bien avant son intellect, on parviendra toujours à la faire douter d’une femme en l’attaquant sur sa beauté. A-t-on déjà vu une femme commenter sous une vidéo d’un mec avec qui elle est en désaccord « Si penser comme lui, ça donne cette tête-là, je préfère m’abstenir » ? Même les femmes qui ont réussi, à force de lectures féministes, à déconstruire l’idée de beauté, seront touchées par cette attaque. Quelle femme parvient sincèrement à s’en foutre d’être considérée moche ? Pourquoi leur supposée absence de beauté discréditerait le fond de leur pensée ? De façon plus générale, n’est-il pas très grand temps qu’on arrête de commenter le physique des femmes[11] ?

La chercheuse Ophélie Véron, qui me prête sa tribune aujourd’hui, dispose d’un doctorat et est normalienne. Savez-vous comment, malgré ses titres prestigieux, elle est encore majoritairement présentée ? Comme une blogueuse. Ce qu’elle est évidemment aussi. Mais la récurrence avec laquelle des hommes semblent éluder nos diplômes et nos expériences en dit long sur leur volonté de ne pas reconnaître notre expertise à sa valeur juste.

Globalement, les hommes cis bénéficient d’une notoriété supérieure à celle des femmes et des minorités de genre. Déjà parce que leur confiance en eux leur permet de créer facilement des contenus publics (Chaîne Youtube, page Facebook…). Les femmes créent, elles aussi, mais elles vont diffuser leurs poèmes, leurs photos, leurs écrits militants sur leur page personnelle Facebook et ne vont même pas songer à se créer une page publique qu’il faut inviter à liker.

Les hommes ont également tendance à valoriser d’autres hommes. En 2018, sur un post Facebook, le festival Smmmile avait ainsi mis en avant Sébastien Kardinal avec des qualificatifs dithyrambiques (« Dieu », « star ») et s’est dans un premier temps contenté dans le même post de présenter Marie Laforêt comme une « auteure et photographe bien connue », venue pour remplacer une personne qui avait dû annuler sa présence. Si Sébastien Kardinal comme Marie Laforêt sont effectivement toustes deux très connu·es, c’est clairement cette dernière qui a le plus de notoriété et dont les livres sont le plus vendus et traduits. De la même manière, dans sa newsletter datée du 24 septembre, le salon Veggieworld a écrit « De Montréal à Paris : souhaitez la bienvenue au chef végan le plus connu aux Etats-Unis : Jean-Philippe Cyr, qui va faire un battle culinaire avec le chef végan et auteur du plus grand nombre de livres de cuisine végétale : Sébastien Kardinal. » Jean-Philippe Cyr étant canadien, il me paraît peu probable qu’il soit le chef végane le plus connu aux Etats-Unis. Quant à Sébastien Kardinal, sauf erreur de ma part, il a bien écrit 10 livres, dont 4 en collaboration avec Laura Veganpower. Marie Laforêt en a publié bientôt 18. Soit presque le double.

Minorer la place des femmes tout en exagérant celle des hommes est une expression manifeste de sexisme. Il a fallu que des féministes fassent remarquer cette différence de traitement pour que, sur le post du Smmmile, Marie Laforêt comme Sébastien Kardinal aient droit à des qualificatifs élogieux (saluons la capacité de remise en question du Smmmile, qui n’est pas communément partagée !).

Des conseillères de Barack Obama ont d’ailleurs révélé avoir mis en place la technique de l’amplification. Kesako ? L’amplification consiste à répéter ce qu’une femme ou une minorité de genre a dit en la créditant. Cela permet de contrer le fait que les hommes cis ont tendance à répéter ce qui a été dit par une minorisée de genre, parfois en le reformulant vaguement, pour se l’attribuer sans rendre la maternité de l’idée à qui de droit. Je suis toujours sciée de découvrir, alors que je pensais que tel homme avait fait une chose seul (écriture d’un article, d’un livre, d’une conférence, création d’un logo), qu’une femme l’avait activement soutenue dans le processus de création, voire qu’elle en avait réalisé la moitié mais qu’elle n’en était pas créditée. Par exemple, un couple canadien, Sue Donaldson et Will Kymlicka, a écrit conjointement l’ouvrage Zoopolis. Sur la couverture, les deux noms apparaissent, épouse et époux. A l’oral, il est courant pour les animalistes de ne citer qu’un seul des deux noms. Je vous laisse un instant deviner lequel…  A titre d’exemple, dans une vidéo de iamvegantv intitulée « en finir avec l’élevage intensif », Frédéric Mesguich parle de « Kymlicka et ses collaborateurs » (sic). Même féminisé, « collaboratrice » aurait été inexact puisqu’il s’agit d’une co-écriture. Il y donc là un triple mouvement d’invisibilisation : ne pas citer le nom de la co-autrice, la reléguer au statut de collaboratrice et masculiniser le terme pour gommer son sexe.

Avez-vous entendu parler de Françoise Blanchon ? Si vous n’êtes pas dans le milieu animaliste, c’est normal. Mais si vous y êtes impliqué·es, ce n’est pas normal. Il s’agit de l’une des co-fondatrices·teurs des Cahiers antispécistes, dont on n’entend pourtant que peu parler par rapport aux co-fondateurs. Il faut dire que l’anthologie de ces cahiers, La révolution antispéciste, a été dirigée par trois hommes qui n’ont retenu qu’un seul texte de femme sur 14 (12 chapitres + intro + préface). Les femmes assurent encore souvent un travail invisible (relecture, travail du care pour gérer les conflits et les problèmes des hommes, travail de secrétariat), ce qui leur laisse moins de temps pour produire leurs propres écrits. Néanmoins, le travail qu’elles réalisent reste du travail et mérite d’être reconnu et valorisé.

Bonus de fin: les hommes ne se contentent pas de citer d’autres hommes ils ont aussi tendance à s’auto-citer[12] parfois même sans préciser qu’ils citent leur propre personne[13].

 

Source : Mitch Lensink, Unsplash

 

Harceler les femmes

Dans un autre registre, les hommes peuvent également imposer des contacts physiques qui peuvent mettre mal à l’aise (parler de trop près, toucher, et aussi déshabiller du regard), imposer un rapport de séduction. Pour rappel, quand une femme dit non, c’est non. Et quand elle ne dit rien, c’est non aussi. En cas de désaccord, des hommes n’hésiteront pas à être menaçants physiquement et verbalement.

« Tu vas te retrouver handicapée toute ta vie », « Tu es sur la ligne de mire. C’est mon travail et je le ferai bien »., « Je t’ai suivie, je sais où tu es, je sais quand je peux t’attraper »[14]. C’est sous ces termes que la présidente de Paris Animaux Zoopolis a été menacée de mort pour son combat contre les cirques animaliers.

Mais ces sympathiques remarques ne viennent pas que du côté des spécistes : on retrouve les mêmes formes de menaces au sein du milieu antispéciste. Ainsi, l’activiste antispéciste Gary Yourofsky souhaite « que chaque femme emmitouflée dans la fourrure doive endurer un viol si vicieux qu’elle en soit marquée à vie.»[15] Evidemment qu’un homme peut être menacé de viol également. Mais toujours par un autre homme. Je n’ai encore jamais entendu de femme proférer ce type de menaces à l’encontre d’un homme.

Un autre grand classique consiste à organiser des cyberharcèlements (coucou la ligue du lol et le forum 18/25 de jeuxvideos.com[16]) J’ai voulu lister les femmes féministes victimes de cyberharcèlement mais la liste était trop longue et je me suis découragée. Contentons-nous de rappeler que ces raids ont pour point commun leur violence, des menaces de viol, de mort et de défiguration, la divulgation de l’adresse personnelle, des insultes, des attaques sur le physique, ainsi que des centaines de menaces quotidiennes pendant des jours, voire des semaines.

Dans un autre registre, saviez-vous que, pour se protéger des prédateurs et des violeurs qui opèrent dans le milieu animaliste, des femmes avaient dû mettre en place une page Facebook « Balance ton pourri (protection animale) » afin d’alerter les camarades des hommes dont il vaut mieux se tenir éloignée pour préserver son intégrité physique et psychique ?

Enfin, avez-vous déjà entendu parler du revenge porn ?[17] Sans doute. Avez-vous conscience que seules les femmes en sont victimes ? Pourtant a priori il y a bien au moins deux personnes qui apparaissent sur la vidéo. Mais ce n’est humiliant que pour la femme. Il n’y a d’ailleurs pas forcément besoin de publier la vidéo, la garder sous le coude en en faisant une menace est également bien commode.

 

Vous arrivez désormais à la fin de cet article. Je sais d’ores et déjà quelles réactions il va susciter, aussi je me permets de vous renvoyer sur le paragraphe du début qui parle de #notallmen. Comme l’écrit Fanny Raoul[18] « Aux femmes, permettez que je vous dédie mon ouvrage, femmes pour qui seules j’écris ». Pour les hommes cis : je fournis l’effort de vous aider à décrypter vos comportements problématiques, à vous d’en faire bon usage.

 

Géraldine FRANCK pour le collectif anti CRASSE

 

* Le terme cisgenre fait référence à un type d’identité de genre où le genre ressenti d’une personne correspond au genre assigné à la naissance. Le mot est construit par opposition à celui de transgenre, pour une personne dont le genre ressenti ne correspond pas au genre assigné à la naissance.

 

[1] Les trois études sont citées dans l’article https://www.neonmag.fr/les-femmes-sont-toujours-plus-interrompues-que-les-hommes-512322.html

[2]https://www.cadre-dirigeant-magazine.com/reussir-en-entreprise/femmes-se-couper-parole-phenomene-manterruption/

[3] Je dois assister à plus de 20 conférences par an et c’est un constat systématique

[4]https://www.gucmakale.com/wp/women-tweet-their-experiences-with-men-who-ignored-them-in-conversations/?fbclid=IwAR0kuo_Fbuz1av_YJ2EecXUaSUramo0t6kJMtCH5TWP68umxvnLs2qlZeEw

[5] Corinne Monnet, La répartition des tâches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation https://infokiosques.net/imprimersans2.php?id_article=239

[6] Exemple repris de la BD de Marie Spaak, Sea, sexisme and sun

[7]Le mansplaining est un concept popularisé par les féministes américaines dans les années 2010 qui désigne une situation où un homme (en anglais « man ») expliquerait (en anglais « explain ») à une femme quelque chose qu’elle sait déjà, sur un ton généralement paternaliste ou condescendant (Source Wikipedia)

[8] Merci à Nilo pour ce paragraphe qui lui revient

[9]Une femme à chats (cat lady) est une femme généralement célibataire et caractérisée par l’affection  envers ses chats. Ce stéréotype est le plus souvent employé de façon péjorative.

[10]https://www.mnn.com/lifestyle/arts-culture/blogs/why-men-tell-women-smile

[11] Pour écouter ma conférence sur grossophobie et véganisme : https://www.nonbi.fr/podcast/c/0/i/34709596/grossophobie-et-veganisme

[12]https://www.liberation.fr/direct/element/les-chercheuses-sauto-citent-moins-souvent-que-les-chercheurs_16144/

[13] Camille Brunel par exemple signe un article en mentionnant un passage de son livre sans préciser qu’il en est l’auteur https://lamorce.co/la-toile-naime-pas-les-moustiques/ (Consulté le 02.09.2019)

[14]https://news.konbini.com/societe/video-menacee-de-mort-pour-son-combat-contre-les-cirques-animaliers/

[15]https://fr.wikipedia.org/wiki/Gary_Yourofsky

[16]https://blogs.mediapart.fr/etiennebilger/blog/101118/le-18-25-de-jeuxvideocom-un-forum-dangereux-fermer-de-toute-urgence

[17] Contenu sexuellement explicite qui est publiquement partagé en ligne sans le consentement de la ou des personnes apparaissant sur le contenu dans le but d’en faire une forme de « vengeance ».

[18] Merci à l’artiste féministe Typhaine D de nous rappeler l’existence de Fanny Raoul.

37 commentaires
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37 commentaires

Josephine March 3 octobre 2019 at 8 h 09 min

Bonjour Ophélie-Antigone 🙂 J’ai mis cet article de côté pour le lire à tête disponible.Avant sa lecture, il m’inspire tout de même juste un commentaire. Il me semble indispensable de donner des explications au mot “cis”. Son sens est loin d’être connu et son usage sans explication me paraît un peu élitiste. Il n’est peut-être pas étranger à la plupart de tes lecteurs/trices réguliers, mais pas nécessairement à quelqu’un qui découvrirait ton blog par cet article. Sinon, parfait : chez toi, les neurones sont toujours rassasiés et on est bien loin du ras-les-pâquerettes ambiant. Merci ! 🙂

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Antigone XXI 3 octobre 2019 at 8 h 15 min

Très juste, merci beaucoup Joséphine, je viens de rajouter une astérisque !

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Marouan Ferradji 16 octobre 2019 at 11 h 51 min

Merci beaucoup d’avoir précisé pour la définition de cisgenre et de transgenre.

Cependant, pour une partie de la communauté trans, il est assez violent de lire “sexe biologique” pour parler du “genre assigné à la naissance.

Du coiup, une définition simple de personne cisgenre serait : personne dont le genre ressenti correspond au genre assigné à la naissance. Et pour les personnes transgenres : personne dont le genre ressenti ne correspond pas au genre assigné à la naissance.

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Antigone XXI 16 octobre 2019 at 14 h 13 min

Très juste et je m’en excuse. J’avais simplement recopié la définition proposée par Wikipedia pour aller vite, mais c’est corrigé. Merci beaucoup !

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Anne-so 3 octobre 2019 at 8 h 16 min

Le titre de l’article m’évoque la question suivante : n’est-ce pas une forme de sexisme de considérer tous les hommes cis blancs de la même façon, et de leur attribuer à tous cette pensée “qu’on ne peut plus rien dire” ? C’est une question ouverte, mais je me dis que l’on ne peut pas se permettre de dénoncer le sexisme en attribuant soi-même une pensée limitante à une catégorie de personne.
Merci par ailleurs pour cet article documenté !

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Pauline 3 octobre 2019 at 9 h 17 min

L’autrice de cet article aborde précisément cette question dans son intro…

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Anne-So 3 octobre 2019 at 9 h 55 min

Oui je suis d’accord, l’intro nuance bien le titre, pour autant je me demande si le titre ne dessert pas l’argumentaire
Par exemple, un titre qui dirait “toutes les femmes sont des pipelettes” et après en intro “bon ok pas toutes mais suffisament le sont pour qu’on généralise” mais gênerait également.
Cependant merci pour la réponse sur la notion de sexisme, pour moi c’était simplement partir du principe qu’une catégorie a un attribut, et donc faire des généralités, mais je ne prenais pas en compte la notion de “domination” de fait qui est ancrée (et je l’appliquais également au racisme, que je considère comme le fait pour une catégorie de la population d’en rejeter une autre de part ses origines, peu importe de quel “côté” on se trouve).
J’ai quand même tendance à penser que faire des généralités ne peut pas servir une cause, quelle qu’elle soit.

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Missbulle 3 octobre 2019 at 9 h 22 min

Bonjour,

Je me permets de te répondre, ayant eu le même questionnement il y a quelques années.

Le terme “sexisme” fait référence à un problème systémique, c’est à dire qu’il faut le considérer dans le contexte global de notre société actuelle. Le fait est qu’aujourd’hui, une partie de la population (les hommes cis blanc, et j’ajouterais hétéros) possèdent des privilèges par rapport au reste. Certes, ils ne les ont pas toujours expressément demandés, mais ils en bénéficient systématiquement, qu’ils le veuillent ou non. Dans ce contexte, biaisé du départ, où une partie de la population bénéficie de privilèges qu’il considèrent comme une “norme”, cette même partie de la population va s’autoriser des comportements conscients ou inconscients qui maintiennent cette hiérarchie en place. Tant que la catégorie “dominante” de la population étudiée restera en position de pouvoir, on ne peux pas parler de “sexisme inversé” car le sexisme décrit une hiérarchie des pouvoirs systématique, inscrite dans nos normes sociales et toujours, toujours dans le sens hommes > femmes (dans le sens large du terme). Pour la même raison, on ne peux pas parler de “racisme anti-blanc” ou “d’hétérophobie”.

Par ailleurs, la généralisation d’un comportement largement répandu chez les hommes cis blancs (l’adoption d’une position défensive face à la “perte” de ces privilèges qu’ils considéraient comme un dû) me paraît malheureusement très pertinente, même si elle ne s’exprime pas toujours de cette façon.

J’espère ne pas avoir dit trop de bêtises, c’est un sujet délicat et difficile à maîtriser vraiment! 🙂

Répondre
Chewps 3 octobre 2019 at 15 h 52 min

Bonjour Missbulle, je viens de finir de lire cet article (très intéressant et complet), mais c’est surtout votre commentaire qui m’a interpellé car il me rappelle un débat particulièrement houleux que j’avais eu sur Twitter il y a peu… Qui n’a évidemment pas trouvé de fin heureuse (ça reste Twitter!).
Je suis complètement d’accord sur la partie des privilèges, mais je n’arrive toujours pas à comprendre cette histoire de “problème systémique” (qui avait déjà été abordée sur Twitter).
Nous sommes d’accord pour dire que la définition de base de “sexisme”, c’est “Attitude de discrimination fondée sur le sexe”. Et je suis à 100% en phase sur le fait que dans la très très grande majorité des cas, c’est envers les femmes. Mais je ne comprends toujours pas pourquoi le cas majoritaire vient “effacer” le cas opposé.
Alors attention, je ne viens pas dire “Ouiiii, faut parler aussi du sexisme envers les hommes, c’est pas juuuste”, soyons clair. Mais j’ai l’impression que le mot dévie de son origine. Dans le cas de sexisme envers les femmes, on peut parler de misogynie, et envers les hommes de misandrie. A mes yeux ça me parait limpide mais lors du débat sur Twitter ça a viré à la levée des boucliers côté utilisatrices. J’essaye donc de comprendre… Vraiment, sincèrement.

En généralisant (mais là je sens que je m’engage sur un terrain miné), j’applique le même principe sur le racisme. Le racisme anti-noir est EVIDEMMENT majoritaire, mais dans le cas d’un homme noir qui fait de la discrimination envers un homme blanc, on parle de quoi du coup?

Voilà, j’aborde le sujet ici car ça me travaille pas mal et je voudrai pouvoir en parler de façon reposée. Si évidemment ça part au pugilat verbal, je n’insisterai pas, je ne suis pas là pour polluer ce bel article…

Merci!!

Seb

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Pauline 4 octobre 2019 at 8 h 23 min

Je ne vois pas comment vous pouvez ne pas comprendre le commentaire de MissBulle qui répond exactement à votre question…
Dans la société dans laquelle on vit, avec son héritage de milliers d’années, c’est toujours les femmes qui ont été victimes d’oppression par rapport aux hommes. C’est pour ça qu’on parle de “système”, d’oppression systémique. Ce sont les femmes qui étaient considérées comme la propriété de leurs maris dans l’Antiquité, qu’on a brûlées sur des bûchers à la Renaissance, qui n’ont pas eu le droit d’avoir leur propre compte bancaire avant les années 70, qui ont aujourd’hui des salaires et des retraites inférieures aux hommes, etc. Tout ça sont des oppressions systémiques, sociales, pas le fait d’individus masculins méchants, mais bien des choses qui étaient et sont ancrées dans les usages et dans la loi.
C’est pareil pour le racisme, les personnes racisées le sont depuis longtemps et leur oppression fait partie d’un système : ce sont bien les Noir·es qui ont été réduits en esclavage par les Blancs, il me semble, pas l’inverse. Aujourd’hui s’il est en France légalement interdit d’être ouvertement raciste, et si la discrimination est punie par la loi, elle existe en revanche encore largement : les personnes racisées ont plus de mal à trouver un emploi et un logement que les personnes blanches, subissent encore des injures liées à leur couleur de peau ou leur supposée religion, et des personnalités publiques s’en sortent très bien en tenant des propos incroyablement racistes dans des médias de haute audience. Ce qui fait le système d’oppression, ce sont les croyances alimentées dans le temps, qui se figent inconsciemment dans les têtes des individus, sont supportées par des usages et des lois, et des comportements violents qui restent largement impunis.
Les femmes qui n’aiment pas les hommes ne sont absolument pas aussi dangereuses que les hommes qui n’aiment pas les femmes. Et les personnes racisées qui font preuve d’hostilité envers les personnes blanches ont subi des années de discrimination et de violence à leur encontre, ce qui n’est pas le cas des personnes blanches qui font preuve de racisme. Leur violence est une haine, quand celle des personnes racisées est un mécanisme de défense. C’est ça que veut dire “systémique”.

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Chewps 4 octobre 2019 at 11 h 46 min

Bonjour Pauline, merci pour votre réponse. Mais je crois qu’on s’est mal compris, j’ai bien compris le principe du systémique et je suis à 200% en phase avec tout ce qui s’est dit sur le sujet (ainsi que votre réponse). Et quand je vois qu’aux Etats-unis, un homme a réussi cette semaine à faire condamner l’amant de sa femme en utilisant une loi du XIXème (toujours valide!) arguant que la femme est la propriété de son mari, je me dis qu’on n’est pas encore rendus…

Ce que je ne comprends pas, et je le redis encore ici c’est une simple question, c’est pourquoi cela “efface” la moitié d’une définition. Le sexisme est une discrimination selon le sexe, le racisme selon la couleur de la peau, etc. Il y a EVIDEMMENT une quasi-unanimité des cas qui ont eu lieu dans un sens (envers les femmes, envers les noirs…), mais est-ce que cela veut dire que le terme “sexisme” n’implique que la discrimination envers les femmes? A mon sens non, la définition c’est “selon le sexe” (et ce, dans n’importe quel dico/site web/wiki existant). Ensuite, dans la pratique, il est évident que c’est quasiment tout le temps (à 99,99% des cas) envers les femmes, et ce n’est certainement pas ça que je veux contredire.

Pour illustrer mon incompréhension, je soumets l’exemple qui avait tout déclenché lors du dernier débat : la blague suivante “Quel est le point commun entre les nuages et les hommes? Quand ils s’en vont, on peut espérer une belle journée.” était considéré comme féministe. Or féministe c’est la lutte pour l’égalité des femmes au niveau des hommes (et il y a encore du boulot, on est d’accord là-dessus…). Là, à mon sens, la blague utilise une discrimination sur le sexe pour se moquer. Elle est drôle, elle est bon enfant, franchement ça me fait rire, mais elle est sexiste, au sens premier du terme. Ça avait déclenché une tempête pas possible parce qu’on voulait m’accuser de comparer une blague innocente au calvaire quotidien des femmes, mais ce n’était pas le but.

Deuxième exemple, quand j’étais ado je fréquentais une guadeloupéenne. Son père refusait la situation car il était hors de question que sa fille “sorte avec un blanc” (ce sont ses propres termes). Ma question est toute bête : si ce n’est pas du racisme, ça s’appelle comment?

Je le redis, ce n’est pas pour ronchonner en mode “on ne parle que du sexisme envers les femmes” à la #notallmen, mais il me semble logique de vouloir faire attention aux mots qu’on utilise si on veut avancer dans un débat. Le vrai sujet est le sexisme envers les femmes, le racisme envers les… personnes de couleur? Je trouve toujours ce terme idiot, on a tous une couleur, mais le racisme s’étend au-delà des personnes noires, donc si quelqu’un a un meilleur terme je suis preneur… Mais à vouloir accaparer l’intégralité d’une définition, c’est ouvrir une brèche pour tous les détracteurs qui se feront un plaisir de s’y engouffrer.

C’est en tout cas ces subtilités que j’apprends à mes deux filles. L’aînée a 8 ans, a bien compris le principe d’égalité homme-femme, et a plusieurs fois rabattu le caquet de ses camarades garçons qui se la jouait macho (oui, déjà à 8 ans, et même avant). Quand elle leur réplique ces arguments, ils ne savent plus quoi répondre. Et j’en suis très fier.

Désolé pour le pavé… Et encore une fois, je ne suis pas là pour attiser la haine ou la controverse, j’espère juste pouvoir en parler sereinement avec, justement, des internautes qui ne pensent pas la même chose (ce sont les débats les plus intéressants!).

Aurelia 18 octobre 2019 at 10 h 59 min

Bonjour Chewps,
Je crois que votre interrogation vient du fait que votre définition du sexisme ou du racisme se limite à “une discrimination en fonction d’un genre ou d’une origine'”. Or, comme l’ont expliqué MissBulle et Pauline, le racisme et le sexisme sont des oppressions systémiques ; la discrimination en est seulement une conséquence. On peut donc dire qu’un homme ou qu’une personne blanche subit des discriminations ponctuelles du fait de son genre ou sa couleur de peau, mais cette discrimination ne s’inscrit pas dans un contexte sexiste ou raciste.
Bonne journée

Oscar Barda 4 octobre 2019 at 16 h 51 min

Bonjour Seb 🙂
Je crois que qui vous manque dans cette conversation c’est les 30 dernières années d’évolution dans les vocabulaires et les concepts des luttes. Et ça n’est pas une critique, loin de là, c’est bien normal parce que ça n’est pas du tout le genre de choses dont on parle à la télé.

Ce que vous comprenez sûrement déjà (je vais prendre le racisme comme exemple puisque vous le prenez aussi) quelqu’un qui est noir en France n’est pas d’une race différente de quelqu’un qui est blanc. Cette personne, elle n’a pas un cerveau différent, elle n’a pas une force différente, elle n’est pas inférieure à une personne blanche. Je pense qu’ici, vous m’avez l’air bienveillant, on peut s’entendre.

La marche d’après, c’est de dire “certes, il n’y a pas de différence factuelle, mais cette personne noire ne peut pas non plus faire comme si sa peau n’était pas un facteur déterminant”. Cette marche là, c’est la marche qu’ont raté beaucoup de gens (et même certaines associations anti racistes) qui ont considéré qu’une fois qu’on avait plus de lois racistes dans les textes, le problème était réglé. Tout ce qui restait à faire c’est à appliquer cette égalité dans nos actes : traiter les blancs et les noirs pareils et le racisme disparaîtrait. C’est la conception de l’anti-racisme des années 80. Or, et jusqu’ici je ne vous apprend rien, ça n’a pas marché. Pas du tout. Mais alors pas du tout du tout. Mais alors pa[…]

Repartant de ce constat, les penseuses et intellectuels du racisme ont dit (et ça prédate les années 80 évidemment) ont dit “non mais ok les noirs ne sont pas différents, mais dans les faits de la vie quotidienne, ils sont traités différemment. On leur colle une race à la peau on leur dit, on leur signifie parfois par la violence qu’ils sont noirs… Alors on est mignons à dire la race ça n’existe pas, mais c’est un concept qui produit un effet sur le réel.”. C’est là que ces personnes ont commencé à parler de racisé·e·s, c’est à dire que la race n’est pas un concept qui correspond à de la génétique, mais elle correspond à un vécu et a des vrais discriminations : la race a un effet sur le réel tout en étant un concept fictif. Un effet sur la socialisation des gens, sur la façon dont iels se comportent en société, se tiennent, parlent, et, de manière plus évidente encore, sur les contrôles au faciès, et la discrimination à l’embauche ou au logement.

Le racisme, ça n’est donc pas simplement considérer qu’il y a des races, il n’y en a pas. Et les gens qui l’utilisent ce concept, ne sont pas des pauvres ignorants à qui il faut faire un cours de génétique, mais des gens qui décident délibérément d’utiliser un concept qu’ils savent faux pour asseoir leur position de pouvoir et leur domination sur les autres, et les garder dans une position d’infériorité justifiée. Le racisme, ça n’est pas une question d’ethnie mais de pouvoir. “Puisque les noirs sont inférieurs aux blancs, c’est normal qu’iels soient pauvres, aient moins d’opportunité que moi”. Donc les racistes, donc le racisme, ça n’est pas “il y a des races différentes” mais bien “il y a des races supérieures aux autres”. Et cette dynamique, parce que le concept de race n’a d’effet sur le réel que par son histoire, ne peut pas être général ou inagissant. Le racisme est par essence une dynamique descendante, une forme d’expression du pouvoir qui permet de conserver des structures en place.

Donc quand un noir dit à un blanc “sale blanc” il ne dit pas, ni ne pense “je suis supérieur à vous, sale merde” il exprime un ressentiment pour la domination du blanc. Pour le racisme qu’il subit. C’est pour ça qu’on dira d’un blanc qui dit “j’engage pas de noirs” qu’il est raciste et d’un noir qui dit “j’engage pas de blancs” qu’il est discriminant (au sens premier du terme, il fait un tri entre les gens et décide de ne pas en engager certains. Et la loi le punira pour ça puisqu’elle interdit de discriminer sur la base de la couleur de peau. Mais il n’est pas raciste.

Il ne vous reste qu’à transposer cela au sexisme : la différence génétique homme femme existe, comme la différence de couleur de peau, mais la différence de traitement est une question de pouvoir et pas justifiée par la génétique. C’est pourquoi un homme peut être sexiste envers une femme, mais une femme ne peux pas être sexiste envers un homme. La non mixité par exemple (trier les participantes à une réunion donnée en fonction du genre) est une discrimination justifiée : elles trient et elles ont raison de trier pour pouvoir discuter en paix. Mais ça n’est pas du sexisme.

J’espère que c’était clair, désolé pour le pavé ^.^

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Christel 4 octobre 2019 at 21 h 04 min

Bsr Oscar,
Pourquoi les noirs et pas certains noirs ou la majorité si vous préférez. Je suis noire et je ne me réveille pas le matin en sentant du racisme contre moi. Vous allez peut-être me dire que j’ai intériorisée cet état de fait ou que je me voile la face mais ce n’est pas ce que je vis. Après mon frère ne dira sans doute pas la même chose que moi.

Sébastien Guillard 4 octobre 2019 at 21 h 41 min

Bonsoir Oscar,

Un grand merci pour ce pavé! Extrêmement clair et surtout particulièrement instructif. C’est une vision que je n’avais pas et qui explique beaucoup de choses, en particulier l’acharnement qu’ont certain.e.s dans les débat sur ce sujet.

On va être clair : à mes yeux, la couleur de la peau, l’origine, l’orientation sexuelle d’une personne ne sont JAMAIS rentrés en ligne de compte dans mon évaluation d’une personne. Déjà parce que c’est complètement idiot (autant prendre aussi le signe astrologique dans ce cas!), et surtout parce que ce n’est basé sur aucune valeur fiable. Il y a quelques temps, on m’a présenté un mec et on m’a glissé en apparté “Il est homo”.

OK…

Et concrètement ça change quoi dans la présentation?

Non parce que je serai homo, je pourrai éventuellement être intéressé par l’information (si le type me plait). Mais là, ça vient foutre quoi dans l’histoire? Et ça me tue que ça soit encore un critère d’évaluation en 2019. Bref…

En revanche, c’est vrai que je reste coincé dans la définition de base des mots (et cette définition est toujours inchangée dans les dictionnaires ou wikipedia), alors que l’évolution de la pensée continue. Même si je ne suis pas forcément fan de cette évolution forcée d’un mot (alors qu’il suffirait d’en utiliser un autre), je comprends tout à fait la démarche, et surtout, SURTOUT, je comprends pourquoi certain.e.s s’obstinaient à réfuter le principe du racisme anti-blanc en dépit des exemples. C’est là qu’on voit la différence entre celles et ceux qui ont compris le concept et les autres qui se contentent de répéter les arguments entendus ailleurs (pour servir une noble cause, certes, mais qui du coup pervertit tous les échanges possibles).

Je sais que je peux paraître insistant sur le sujet, mais les discussions que j’ai pu avoir sur Twitter dernièrement m’ont paru tellement hallucinantes que j’avais besoin de comprendre. Il est juste dommage de se heurter si souvent à de la violence verbale quand on n’est pas sur le même terrain d’entente…

Sincèrement, je garde votre pavé sous le coude, il est parfait 😀

Ce qui me navre, c’est qu’on soit encore aujourd’hui à débattre sur des problématiques pareilles, et je n’avais clairement pas pris conscience de l’importance que cela pouvait avoir sur certaines personnes. Quand j’entends quelqu’un émettre une remarque raciste ou sexiste, ça me choque évidemment, mais surtout je me dis que le type est un con et qu’heureusement il fait partie d’une minorité. Et c’est là que je pense que je suis naïf, et que c’est encore (malheureusement) beaucoup plus vaste que ce que je crois.

Vivement qu’on soit tous issus de 36 métissages différents, et que les mœurs aient suffisamment évolué pour qu’on ne se pose plus la question de savoir si la personne qui nous plait est un homme ou une femme, une transgenre ou une cisgenre, une homo ou une hétéro… Juste… que cette personne nous plait. Point.

Et là on sera tranquille. Mais je rêve encore ^^

Excellente soirée à vous, et surtout merci encore d’avoir pris ce précieux temps pour échanger.

Julie 3 octobre 2019 at 8 h 27 min

Merci.

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Audrey 3 octobre 2019 at 9 h 48 min

Merci Géraldine (et Ophélie) pour cet article très fourni, qui donne encore du grain à moudre à la pensée féministe.

Même lorsque l’on connait les mécaniques à l’œuvre, il est difficile de “s’imposer” (parfois simplement à soi-même), de ne pas se laisser déstabiliser et d’avoir confiance en son jugement, ses connaissances et ses compétences.

On comprend aussi l’intérêt des groupes de travail non-mixtes, qui offrent aux femmes et aux minorités des espace d’expression libre, sans la censure silencieuse que le groupe dominant impose.

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Coffin Rock 3 octobre 2019 at 9 h 52 min

Cet article est fabuleux du début à la fin !
je vais de ce clic le partager sur facebook, en général j’aime bien mettre quelques phrases que je trouve pertinente avec les liens que je partage, ici, j’ai du mal à choisir tellement il y en a !
Merci Ophélie, je suis tes écrits depuis tant d’années et je prends beaucoup de plaisir à continuer à te lire, et merci à Géraldine Franck pour ces mots justes et pertinents !

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Vanessa 3 octobre 2019 at 11 h 29 min

Bonjour,
Merci pour cet article riche et clair. En revanche, j’avoue ne pas comprendre dans quelle mesure l’article répond à la question posée dans le titre. L’article énumère (très bien) les comportements sexistes problématiques, mais en quoi est-ce une réponse à la question posée par le titre ? Par ailleurs, suis-je la seule à ne pas avoir compris le lien ? Merci par avance pour vos éclaircissements.

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Estelle 4 octobre 2019 at 15 h 52 min

Bonjour,

Pour répondre à votre question et, à chaud, je dirais que c’est en raison de tous ces privilèges qui sont en train d’être remis en question (interruption, mansplaining…etc) que les hommes cis blancs pensent qu’ils ne peuvent plus rien dire. Ils ont été habitués à écraser les femmes et la remise en question de ce privilège leur donne l’impression de devoir “se taire” alors qu’ils doivent juste nous laisser parler.

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al 3 octobre 2019 at 12 h 20 min

Merci du fond du coeur. J’ai eu le même problème pour accompagner mon partage sur Facebook que Coffin Rock, j’ai eu du mal à ne pas mettre tout l’article en phrases adorées !!! C’est celle sur la femme qui s’emporte qui finit par passer poru une hystérique là où l’homme passe pour convaincu et convaincant qui a gagné…
Mais celle ou l’homme est décrit mauvais pour soutenir la conversation me parle énormément aussi. Dans mon couple, avec un homme qui se dit féministe alors que je n’ai pas eu une éducation “trop” genrée… Pas facile..
Je viens aussi de comprendre pourquoi je me prends tout le temps la tête avec mon père et mon beau père. Aucune conversation n’est possible. Ils ne supportent pas le moindre argument, coupent la parole et je me fais rabrouer pour avoir émis un “peut être” et essayé de couper la parole 🙁

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Aurélie 3 octobre 2019 at 13 h 33 min

Merci, merci, merci, de mettre des mots sur ces maux. Cet article est passionnant, j’ai appris des choses, merci. Il est très bien tourné et documenté. Félicitations pour ce travail

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Lanselle Véronique 3 octobre 2019 at 16 h 40 min

Très bon article et j’appuie sur le besoin de clarifier qq ermes : cis.. Merci ! passionnant

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Christel 3 octobre 2019 at 17 h 00 min

Bjr Ophélie,
J’ai lu l’article en entier mais je me demande à quelle genre de personnes femme cela s’adresse. Je ne suis pas sûre que dans mon milieu pro elles se sentent concernées par ce genre de sujet.
Merci pour la traduction de certains termes.

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Orlane T. 4 octobre 2019 at 4 h 45 min

Waouh !!! En temps normal j’aurais mis cet article de côté pour le lire le soir, mais là j’ai été embarquée !!
Merci !!! J’ai apprécié de voir écrit ce que je pense tout bas. Hallucinant de voir comment un homme cis peut prendre le “pouvoir” sur une femme… malheureusement on est confrontée à ces comportements tous les jours… la prichaine étape, pour moi sans être féministe, est d’essayer de renverser la vapeur mais je vais commencer par la base : l’éducation de mes enfants

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Léa 4 octobre 2019 at 7 h 51 min

Merci beaucoup pour cet article que je trouve très éclairant ! Je me suis retrouvée dans beaucoup de ces exemples, et comme dit plus haut, je comprends mieux pourquoi certains “débats” que j’ai pu avoir avec des hommes de mon entourage n’en sont en fait pas, et pourquoi j’en ressors toujours avec le moral dans les chaussettes et l’impression de ne pas savoir argumenter (et donc de desservir la cause que je défend).

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Caroline 4 octobre 2019 at 8 h 33 min

Coucou Ophélie,
Ca fait plaisir de te lire à nouveau sur le blog :).
Merci de partager cet article passionnant! Je vais le partager à mon tour sur FB et on verra les réactions..!
Bravo à Géraldine, j’avais eu la chance de la voir et l’entendre lors de sa conférence sur l’inter-sectionnalité des luttes au festival Alarm de Marseille il y a quelques années, très intéressante!
A bientôt

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David Olivier 4 octobre 2019 at 9 h 50 min

«Avez-vous entendu parler de Françoise Blanchon ? Si vous n’êtes pas dans le milieu animaliste, c’est normal. Mais si vous y êtes impliqué·es, ce n’est pas normal. Il s’agit de l’une des co-fondatrices·teurs des Cahiers antispécistes, dont on n’entend pourtant que peu parler par rapport aux co-fondateurs.»

Quelques précisions:

Le seul fondateur des Cahiers antispécistes, c’est moi. Yves Bonnardel s’est longtemps présenté comme cofondateur, et j’ai laissé dire, n’ayant pas envie de rentrer dans ce genre de questions, mais l’année dernière, me sentant des raisons de soigner ma notoriété, j’ai demandé à Yves de reconnaître entre nous que je suis l’unique fondateur et de ne plus se dire cofondateur; il a accepté de très bonne grâce.

J’ai décidé en 1991 de créer la revue Les Cahiers antispécistes (lyonnais, à l’époque), inspiré par les contacts que j’avais alors avec le groupe italien de Paola Cavalieri. Françoise, qui était alors ma compagne, était plutôt contre, et Yves s’y est associé après quelques semaines, si je me souviens bien. Nous avons cependant dès lors fait les Cahiers à trois, Yves, Françoise et moi. Au niveau de la discussion des idées, Françoise a pleinement participé, à égalité, tout comme elle avait pleinement participé à la brochure «Nous ne mangeons pas de viande pour ne pas tuer d’animaux» éditée précédemment et où elle a écrit plusieurs textes importants. Elle a aussi pleinement participé aux prises de décision de la revue, et à sa fabrication matérielle, comme Yves et moi – à l’époque, on imprimait par photocopie + pliage + agrafage + mise en enveloppe et expédition, pas mal de travail matériel. Malgré nos encouragements à Yves et à moi, Françoise n’a signé qu’un seul texte. Il est bien possible qu’elle ait mis plus la main à la pâte qu’Yves et moi concernant le «travail invisible», au niveau de la gestion des abonnements et de la correspondance, mais pas, je pense, au niveau de la fabrication, et encore moins concernant les conflits interpersonnels.

À partir de fin 1996, Françoise n’a plus participé à la revue (cf. https://www.cahiers-antispecistes.org/editorial-14/). Depuis cette époque, je n’ai pratiquement plus eu de contacts avec elle. Je n’ai plus eu non plus de raison de croire que la lutte animaliste l’intéressait encore; j’ai eu en fait des échos du contraire (sans confirmation). La première fois que j’ai eu une nouvelle me laissant penser qu’elle s’intéressait encore à l’antispécisme et à l’animalisme, c’est à travers ce que j’ai entendu dire de sa conférence à l’UELA 2018.

Si l’on entend pas parler de Françoise comme cofondatrice des Cahiers, c’est d’abord parce qu’elle ne l’a pas été. Mais plus généralement, je pense que c’est parce qu’elle ne donne pas ou peu (à ma connaissance) de signes de vie comme militante animaliste.

Ce que je dis ici est une rectification concernant le cas particulier des Cahiers antispécistes, de Françoise, Yves et moi, et ne préjuge rien de particulier concernant la problématique féministe en général, dans un sens ou dans un autre.

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Estiva Reus 4 octobre 2019 at 17 h 18 min

Je voudrais apporter une précision concernant le recueil «La Révolution antispéciste» dont il est fait mention dans le texte. Je suis gênée par des accusations de sexisme fondées sur un comptage des contributeurs par sexe. Personnellement, je ne prends jamais ce critère en considération quand je propose des auteurs pour une publication.
Concernant « La Révolution antispéciste », il se trouve que le recueil, dont l’initiateur est Yves Bonnardel, est dirigé par trois hommes. Je peux témoigner qu’ils n’ont pas choisi d’exclure les femmes. Au contraire, ils m’ont proposé d’être codirectrice, et c’est moi qui ai refusé. Je leur ai fait part aussi de mon voeu de ne pas faire partie des contributeurs. Si ma préférence avait prévalu, ils se seraient encore plus fait taxer de sexisme, et cela de façon injuste. Finalement, ils ont choisi d’inclure un texte de moi, bien que je ne l’ai pas jugé opportun. Il n’ont rien à se reprocher pour autant : la reproduction des textes parus dans les Cahiers antispécistes est libre, sous réserve de préciser la source.

J’ai été sensible à la partie du texte de Géraldine Franck concernant la propension à l’autocitation comme technique pour se rendre plus visible que ne le justifie sa véritable importance relative dans la réflexion dans un domaine (mais pas en pensant particulièrement à Camille Brunel qui n’est pas de ceux qui le font à répétition).

Enfin, je voudrais mentionner un fait qui a quelque rapport avec le précédent. David Olivier et Yves Bonnardel signent des tribunes, font des conférences, en se présentant de façon récurrente avec la qualité de «Fondateur des Cahiers antispécistes». Ils ne mentent pas (sous réserve de la rectification demandée au second sur le timing qui fait qu’il n’est pas exactement fondateur que je lis dans un commentaire précédent). Néanmoins, à la longue, je trouve pesant qu’ils auto-citent à répétition leur qualité de fondateur, sans jamais préciser que cela fait une éternité qu’ils ne sont plus à la rédaction de la revue. Yves l’a quittée à une date que je ne connais pas exactement, mais il me semble bien qu’en 1998, quand j’y ai été intégrée de façon informelle, il n’y était déjà plus. Le dernier numéro auquel David a participé en tant que rédacteur est paru en décembre 2003, après quoi il a choisi de quitter la rédaction. Si l’omission par les fondateurs de leur non-appartenance à la rédaction si longtemps après l’avoir quittée est gênante, ce n’est pas seulement parce qu’elle fait oublier le travail de rédacteurs ultérieurs sans qui la revue n’aurait pas tenu. En particulier les personnes qui ont fait, dans le passé post-fondateurs, le travail indispensable et invisible (proposer des idées, discuter les propositions des corédacteurs, relire, traduire, s’occuper de la mise en page et de l’impression du temps où la revue était éditée en papier…) sans être elles-mêmes signataires d’articles. Qui par exemple associe les Cahiers aux noms de Marceline Pauly, de Dominic Hofbauer, de Brigitte Gothière? Pas grand monde, tandis qu’il arrive encore qu’on lise des commentaires Facebook ou qu’on reçoive des courriers, dont les auteurs croient qu’Yves ou David sont toujours rédacteurs des CA.
L’autre problème lié à l’utilisation fréquente du label «Fondateur des CA», sans précision de date de cessation de participation à la revue, est qu’il porte les lecteurs des textes, ou auditeurs des conférences, où on le trouve, à assimiler la revue tout entière à la pensée de ses fondateurs. Je ne saurais dire à quel degré les autres rédacteurs, ou anciens rédacteurs, se sentent en ligne avec leur vision, mais il est certain qu’ils ne sont pas des clones ou de purs disciples du fondateur ou du simili-fondateur. Par ailleurs, c’est un manque d’égard pour les auteurs extérieurs à la rédaction, dont la revue a publié des articles originaux, ou traduit des textes avec leur permission, et qui ne se situent pas dans l’optique des CA d’antan.
J’ai la flemme de retrouver les vidéos, mais il me semble qu’on trouve sur Internet des conférences d’Yves dont ressort une grande fresque qui part de la fondation des Cahiers (ou de la brochure «Nous ne mangeons pas de viande…» de 1989), en passant par la Veggie Pride, les brochures ultérieures sur la VP ou la végéhobie, jusqu’à la marche pour la fin du spécisme (ou peut-être la conversion de la VP en «festival antispéciste»). Il ne ment pas, et pourtant cette histoire racontée sur le mode du vétéran qui était là depuis le début n’est pas l’histoire. C’est une reconstitution sélective du point de vue de ce qui fait sens pour lui, de son histoire propre et de ce qu’il veut impulser comme orientations. Je ne crois pas que chacune des personnes qui ont contribué à la revue au fil du temps ferait le même récit de ce qui a compté pour elle, ou que chacune rêve de poursuivre le chemin animaliste de la façon dont lui le rêve.

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David Olivier 9 octobre 2019 at 16 h 10 min

Estiva, quand je parle des Cahiers antispécistes, je parle effectivement aux Cahiers de la première période, qui s’est arrêtée vers le début des années 2000. Ces Cahiers ont joué un rôle que je pense très important dans l’apparition et l’orientation du mouvement antispéciste en France, rôle que j’estime très positif parce qu’il correspond à une vision juste de l’animalisme: un animalisme politique, rationaliste, progressiste, fondé sur la prise en compte des intérêts des individus et non, par exemple, sur leur statut – animal domestiqué / sauvage, en particulier.

J’ai estimé en 2004 (non 2003) que ce pour quoi avaient été fondés les Cahiers était accompli; non que le monde était devenu non spéciste, mais parce que cette approche avait été diffusée dans le mouvement animaliste et que le format «revue» n’était plus adapté. Je l’ai dit publiquement ici: http://david.olivier.name/fr/depart-des-cahiers-antispecistes.

Comme tu étais d’un avis différent et que je n’ai pas le sens de la propriété, je n’ai pas dit «je ferme la revue», mais suis parti en laissant, pour l’essentiel, à toi le soin de la poursuivre, puisque tu pensais que cela avait un sens. De fait, tu n’as jamais adhéré à ma vision de la lutte, de l’existence d’un mouvement, d’un projet des Cahiers, et il était prévisible dès ce moment que tu allais transformer la revue en autre chose; à y penser aujourd’hui, j’aurais mieux fait de te demander de fonder une autre revue plutôt que de continuer en faisant semblant qu’il s’agissait de la même.

La revue que tu as ainsi créée à partir des Cahiers antispécistes n’est plus la même revue; elle est une revue de réflexion animaliste, avec des textes divers dont certains sont de qualité, résultant du travail de toi-même, des auteurs que tu cites et d’autres, des traducteurs, etc., mais ce n’est plus la revue que j’ai fondée et que Françoise, Yves et moi avons tenue à bout de bras pendant des années. Et elle n’est en particulier plus antispéciste, comme en témoigne le contenu de ton texte (n°41) contre la modification de la nature dans l’intérêt des animaux sauvages.

Les Cahiers antispécistes – la revue qui a duré grosso modo 10 ans – a existé, et c’est d’elle que je parle quand je dis que j’en suis le fondateur. Tu ne peux pas me reprocher d’en parler, ou me reprocher d’occulter ce faisant ta revue à toi. Tu as décidé de jeter par-dessus bord avec mépris les éléments centraux des Cahiers – la critique du naturalisme et de l’essentialisme, l’ouverture à la modification de la nature, entre autres – mais tu t’énerves que je ne parle pas de ta revue quand je parle des Cahiers.

Ta position ressemble fort à une volonté d’appropriation. Il y a eu l’appropriation de la visibilité et du prestige des Cahiers, quand tu as choisi d’en faire autre chose. Il y a aussi une volonté d’appropriation de nos personnes à Yves et à moi, par cette exigence extraordinaire que tu manifestes ci-dessus que nous rendions hommage à ta revue quand nous parlons des Cahiers, comme s’il s’agissait de la même chose, et ceci au nom précisément du fait que ce n’est pas la même chose. Excuse-moi, mais je n’occulte pas ta revue; je parle de ce qui m’intéresse, et personne ne peut conclure du fait que je ne parle pas de X que je veux occulter X.

Que les gens confondent les Cahiers d’aujourd’hui avec ceux d’antan, c’est dommage; c’est un problème, cependant, que tu as créé toi. Je mentionne chaque fois que cela se présente que je n’ai plus aucune responsabilité ni allégeance aux «Cahiers» d’aujourd’hui, mais je vois mal ce que je peux faire de plus. Je ne pense pas qu’un communiqué à l’AFP réglerait le problème. La seule solution que je vois, c’est que tu changes le nom de ta revue, et mettes les choses au clair quant au défaut de filiation réelle entre les deux projets.

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Victoria Dufour 5 octobre 2019 at 8 h 00 min

Je n’ai jamais vu, ressenti ou vécu ces différences! Où cela a-t’il lieu?

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Visenya Nyamulagira (@VisenyaN) 6 octobre 2019 at 0 h 08 min

“cis” ce terme sorti d’une religion de blancs hétéros qui se prennent pour des femmes. C’est tellement mignon la naissance des sectes.

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melanie5051 9 octobre 2019 at 7 h 21 min

Merci pour cet article. Très clair et qui frôle l’exhaustivité (enfin j’espère). J’ai pu observer évidemment pas mal de ces comportements (je suis dans l’enseignement avec de nombreuses réunions) et je me retrouve particulièrement concernée par le manque de soutien conversationnel au sein de mon couple. Je lui ai déjà fait remarquer que cela me dérangeait et face à sa difficulté à changer, j’ai parfois réagi aussi en l’imitant (ce qui n’aide pas à maintenir une ambiance chaleureuse). Il a prétexté notamment que c’était comme ça depuis toujours, que personne ne le comprend, que c’est lié à de légers traits autistiques… Bref, je suis contente d’avoir un nouvel éclairage… Mais comment peuvent-ils évoluer ? Ca ne doit pas être facile lorsqu’ils ont passé un certain âge, ça doit être bien ancré. En tous cas, je compte bien lui en parler pour commencer.

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Olivianne 12 octobre 2019 at 8 h 02 min

Merci pour cet article ! Je l’avais laissé de côté pour avoir le temps de le lire tranquillement, et je ne regrette pas 🙂

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P.S. 19 octobre 2019 at 18 h 54 min

Je trouve que cet article fait du cherry picking pour défense ses thèses. Quand on explore un sujet, il convient de s’appuyer sur des méta-analyses et pas sélectionner des études isolées. Sur les interruptions, par exemples, les 3 méta-études disponibles (compilant toutes les études depuis les années 60) ne montrent pas que les hommes coupent plus la parole que les femmes.
Dans Deborah Tannen, Gender and conversational interaction (1993) : Deborah James et Sandra Clarke, “Women, men, and interruptions: A critical review”. > pas de différence significative
– Elisabeth Aries, Men and women in interaction, 1996 > pas de différence significative
– Kristin Anderson, Campbell Leaper, 1998 (ci-joint) > différence statistiquement significative mais avec une taille d’effet négligeable (d=0,15), autrement différence à peine détectable. Ce papier commente les deux précédents et est très intéressant à lire parce qu’il discute méthodo.

Toujours Tannen (1993) fait une review des études portant sur la durée de conversation et ne trouve pas que les hommes parlent davantage que les femmes. Mais si on a envie de “prouver” l’idée reçue que les femmes sont bavardes, on va sélectionner les quelques études qui montrent qu’elles le sont ; si on a envie de prouver l’idée reçue que les hommes monopolisent la parole, on va sélectionner les quelques études qui vont dans ce sens.

Je n’ai pas étudié toutes les thématiques abordées par l’article, mais je crains que tout soit à l’avenant…

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Yoko 23 octobre 2019 at 15 h 50 min

Un chouette article ! Un peu “fouillis” parfois, j’aurai aimé que ça aille plus loin à certains moments. Je n’ai pas saisi tous les liens entre les exemples etc. On sent de la verve, de la réflexion, et ça a mis des mots sur certains ressentis que j’avais déjà. ça fait du bien de prendre conscience, de reconnaître que ce fonctionnement est systémique. Et même avec la meilleure volonté du monde, c’est compliqué de s’en sortir complètement, en tant qu’émetteur (par exemple, mon copain est pas mal “déconstruit” mais clairement, certaines choses le concernent ici, à divers degrés) et receveur (j’ai toujours du mal à m’empêcher de me sentir bête quand on me coupe la parole). Merci 🙂

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Manue 29 octobre 2019 at 10 h 48 min

Texte très intéressant où je retrouve une partie des comportements de ma famille masculine. J’aurai des nouvelles flèches à mettre à mon arc pour les discussions de sourds de Noel…
Ceci dit je suis novice dans ces concepts et comme Chewps j’ai un problème avec l'”évolution forcée d’un mot (alors qu’il suffirait d’en utiliser un autre)”.
Je pense que ça contribue à exclure beaucoup de monde du débat en fait.
J’ai ,comme beaucoup de monde, les définition des mots “racisme sexisme” et cie de base.
Je ne suis pas contre remettre à jour ,pour moi-même, ces définitions mais je pense que ce serait beaucoup plus simple si de nouveau mot étaient inventés, avec leur propre définition.
Quand on a pas le savoir et l’expertise des initiés dans ces sujets, on se sent très vite mis à l’écart et c’est le doute qui subsiste après la lecture.
J’ai fait lire l’article à mon compagnon qui est égalitaire et pour lui aussi la compréhension s’est faite en lisant les commentaires.
Bref superbe texte, triste aussi, qui ne donne malheureusement pas de solutions.

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