Carnets de terrain : sous les pavés, les graines

by Antigone XXI

       « L’idée, c’est de jardiner ensemble, Allemands de souche, Turcs du quartier comme migrants syriens : mettre les mains à la terre, c’est la meilleure passerelle pour faire tomber les frontières ».

Tandis que la sueur fait glisser mes lunettes de soleil de mon nez, Julian ne se laisse pas abattre. Assis à la grande table qui jouxte l’entrée du jardin, c’est à peine s’il se ventile le visage de son chapeau de paille usé. « Julian, c’est mon frère ! » s’est exclamé mon ami Erkan avec son enthousiasme légendaire quand je lui ai dit que je me rendais à Himmelbeet. Himmelbeet – « la parcelle du ciel »[1] – est un jardin partagé à vocation interculturelle situé à Wedding, quartier ethniquement mixte et longtemps l’un des plus pauvres de Berlin. Julian et Erkan se sont rencontrés lors d’un buffet organisé au jardin partagé par le collectif de lutte contre le gaspillage alimentaire dont Erkan fait partie. Nourriture récupérée contre nourriture cultivée, ces deux-là ne pouvaient que bien s’entendre.

       « Tu veux un café ? On a même du lait d’avoine pour faire des latte ! »

Julian file au milieu des allées fleuries pour remplir nos tasses. C’est dans les années 90 que les jardins interculturels ont vu le jour en Allemagne, en réponse au mouvement d’exil entraîné par la guerre de Bosnie. Pour mieux intégrer les réfugié·es, populations locales et volontaires ont créé ces jardins collectifs autogérés. Plutôt que source de tensions, le vécu des migrant·es est perçu à la fois comme une richesse pour la société d’accueil et un atout dans leur processus d’autonomisation. Ici, on cultive ensemble fruits et légumes, on échange les semences, on discute autour du four à pain et, surtout, on apprend les un·es des autres, dans un processus de partage et de reconnaissance mutuelle. Il n’y a pas que des carrés de potager, mais un petit café-restaurant ouvert sur les plants de tomates, un atelier où l’on apprend à réparer clôtures et vélos, une boutique de graines et même une donnerie où les gens peuvent échanger livres et vêtements. Au-dessus des tournesols, je vois une famille qui s’abrite du soleil sous les parasols du café. Une enfant de deux ans court vers un petit lit de fraises, arrêtée à temps par sa maman avant que sa quenotte enthousiaste ne les arrache.

Julian m’entraîne autour de l’atelier de lombricompostage. Car Erkan m’a prévenue : Julian est spécialiste des vers de compost ! Se joignent à moi deux jeunes Allemands, une étudiante chilienne en séjour Erasmus et une dame plus âgée, habitante du quartier.

       « Je ne voudrais absolument pas avoir ça chez moi » plaisante l’un des Allemands, la mine dégoûtée face au bac que nous présente Julian. J’avoue que je n’en mène pas large non plus : c’est que ça grouille à l’intérieur ! Devant mes yeux mi-fascinés, mi-écœurés, se dandinent une centaine de vers qui semblent se délecter des monceaux de nourriture, épluchures en tout genre et légumes en décomposition avancée qui s’entassent dans le bac. Heureusement pour nos âmes sensibles, l’atelier est avant tout théorique et n’implique pas d’autres manipulations que celle de hacher des herbes du jardin pour les donner à manger aux vers.

       « Je suis content de travailler à Wedding par rapport à des jardins plus centraux. Ici, c’est quand même un autre public que Kreuzberg ! » m’explique Julian, autour d’un déjeuner pris à la terrasse du café.

Himmelbeet serait donc un exemple réussi à la fois sur le plan social et environnemental ?

       « Pas vraiment, en fait… Certes, on est un jardin social, mais on est quand même sur un public à 95% avec une situation relativement bonne, qui a fait des études… et qui est très blanc. On fait un peu le grand écart entre nos valeurs et le résultat en pratique. Une des raisons, c’est le prix. Regarde ce burger végane : il est bon et bio, on s’embête à faire le pain, ça prend du temps à préparer ; les salades, c’est celles du jardin ; on est au calme dans cette oasis de verdure… Et tout ça, ça a un coût que peu de gens peuvent se permettre. »

Derrière Julian, au-dessus des tournesols en fleur, l’immense graffiti « STILL NOT LOVE GENTRIFICATION » sur le bâtiment qui surplombe le jardin me laisse songeuse. Cette verdure en ville, attirant majoritairement des populations blanches et aisées, ne favoriserait-elle justement pas la gentrification de ces quartiers ?

Ces dix dernières années, un certain nombre de travaux ont mis en avant le rôle de l’agriculture urbaine dans ces processus de gentrification écologique (ou « éco-gentrification »). Quand on verdit un quartier populaire, par exemple en convertissant un terrain vague en jardin partagé, celui-ci prend en effet de la valeur, faisant monter le prix des loyers et les rendant inaccessibles à une partie de la population locale, qui n’a d’autre choix que plier bagage. Le résultat, c’est que la ville tend à se fragmenter, divisée en quartiers « verts », valorisés, situés majoritairement au centre-ville, et en quartiers moins « verts », défavorisés, souvent excentrés (du moins, en Europe).

Ce phénomène participe à la construction de géographies morales et culturelles de la ville : tout ce qui n’est pas « vert » ou « durable » est perçu négativement – un mode de représentation de l’espace qui participe de la ghettoisation des quartiers défavorisés. Cette tendance est par ailleurs renforcée par des politiques municipales néolibérales, qui visent à embellir la ville pour attirer tourismes et capitaux dans un cadre de compétition entre villes.

Comme beaucoup de capitales européennes, Berlin est en proie à une gentrification galopante. Dans des quartiers encore populaires comme Wedding, où nombre d’initiatives environnementales ont établi domicile, la question se pose cruellement : comment créer des structures accessibles au plus grand nombre et s’assurer qu’on ne participe pas aux dynamiques de gentrification et de ségrégation de la ville ?

* * *

Cette vignette est réalisée à partir de mon travail d’enquête ethnographique mené à Berlin depuis 2019 au sein de mouvements alimentaires alternatifs. Les participant·es mentionné·es ont été anonymisé·es. J’espère que ce type d’article vous intéressera et vous donnera un aperçu de la recherche de terrain. Retrouvez mon premier carnet de terrain ici. Et n’hésitez pas à me faire signe si un article sur l’éco-gentrification vous intéresse !


[1] Das Beet signifie plus exactement « le parterre » (dans le cas de fleurs) ou « carré de potager » (pour des légumes), mais je trouve la traduction de « parcelle » plus claire (et jolie) ! Der Himmel signifie le ciel, car le jardin de Himmelbeet devait à l’origine s’implémenter sur le toit d’un bâtiment.

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8 comments

LouiseDo 15 avril 2021 - 13 h 54 min

C’était vraiment intéressant! Même si ce n’est pas le cœur du sujet, les photos sont superbes. J’avoue qu’en lisant, cette « parcelle du ciel » fait rêver, mais on ne se rend pas compte de l’impact sur le quartier. En fait, je pense que la plupart des gens qui participent à la gentrification n’en ont pas conscience. Des coloc’, un couple ou même une personne célibataire qui voit un quartier en plein « éco-développement » (je pense pas que ça existe mais je veux dire, qui met en place des solutions écologiques et participatives), où les loyers sont accessibles, se disent sûrement « pourquoi pas vivre ici, ça a l’air cool? ». Ca ne vient pas d’une volonté consciente d’exclure les pauvres (venant des politiciens qui réfléchissent en terme de valeur locative des biens, c’est autre chose). Peut-être que pour éviter la gentrification des quartiers où des initiatives comme la parcelle du ciel existent, il faudrait que ces zones (idéalement, toutes les zones) soient soumises à un encadrement strict des loyers et qu’il existe des politiques favorisant l’accès des populations défavorisées à la location (voire à l’achat, soyons folles) dans ces coins-là. Finalement, il faut des politiques globales (à l’échelle du quartier, de l’arrondissement, de la ville), et pas juste des initiatives ultra-locales (à l’échelle du terrain occupé). Enfin, c’est toujours simple à dire, plus compliqué à faire.

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Natasha Échos verts 16 avril 2021 - 8 h 35 min

Coucou Ophélie,
Merci pour ce partage et oui, un article sur l’éco-gentrification m’intéresse beaucoup !
Je t’embrasse.

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victoriaetsonmondechelou 17 avril 2021 - 14 h 28 min

J’ai trouvé ton article très intéressant et véridique, cette situation s’applique totalement à la ville où je vis, Grenoble.

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La Belle Arsène 17 avril 2021 - 16 h 52 min

Bonjour Ophelie,

J’ai lu ce billet avec intérêt. Le jardin partagé / jardin social est positif, je ne pensais pas qu’il pouvait y avoir des retombées telles que celles que tu dessines.

Merci.

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amartinea 17 avril 2021 - 23 h 38 min

C’est vraiment intéressant , merci Ophélie .

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Lily 20 avril 2021 - 13 h 29 min

Super intéressant, je me pose aussi beaucoup cette question de la gentrification parce que j’ai déménagé dans un quartier peu vert et que j’aimerais participer à des initiatives pour le verdir et le rendre plus kids-friendly et en même temps, c’est aussi un quartier populaire donc rendre le quartier plus attractif est à double tranchant… J’avais lu que à New-York, par exemple, ajouter une plaine de jeux suffit à faire exploser les loyers. Bref, un article sur l’éco-gentrification m’intéresse 🙂

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Rose10 28 mai 2021 - 17 h 54 min

Très bel article! j’espère en lire d’autres de ce genre. Bien contente que tu sois revenue 🙂

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Emilie 25 octobre 2021 - 14 h 42 min

Oh Ophélie, j’avais raté tes derniers billets ici =/ je pensais justement à toi hier, me demandant si tu étais toujours à Berlin.
C’est super intéressant ces carnets de terrain: on le vit aussi chez nous cette gentrification liée aux activités activistes ou à tendance verdissante … c’est un vrai problème =/
Gros bisous à toi !

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