Il est aujourd’hui difficile de parler d’écriture académique sans évoquer la question de l’output. Le terme est rarement traduit, tant il s’est imposé dans le vocabulaire universitaire contemporain. Par output, on désigne ce que l’écriture est « censée » produire : des articles publiés, des ouvrages, des projets financés, des rapports, des communications — bref, des résultats identifiables, comptabilisables et évaluables.
Dans ce régime, écrire tend à se confondre avec produire. L’écriture n’est plus seulement un moyen de penser, d’explorer ou de formuler des idées ; elle devient un maillon dans une chaîne de production académique orientée vers la visibilité, la performance et la mesure. Écrire sans objectif clair, sans destination identifiable, sans rendement anticipé apparaît alors au mieux comme un luxe, au pire — et le plus souvent — comme une perte de temps.
Pourtant, nombre de chercheur·ses continuent d’écrire autrement : des notes prises au hasard de carnets, des brouillons par centaines, des fichiers jamais envoyés, des blogs plus ou moins réguliers, des textes sans statut précis. J’en fais partie. Et, si j’écris ce billet, c’est précisément parce que cette pratique — écrire sans output — est devenue difficile à justifier, y compris à mes propres yeux, tant elle entre en tension avec les normes dominantes de l’académie néolibérale.
Ce texte propose de nommer cette tension et de défendre ce que j’appellerai une éthique de la jachère : une manière d’habiter l’écriture qui accepte — et protège — des formes non productives, non immédiatement valorisables, et pourtant vitales pour la pensée.
L’académie comme machine à output
L’univers académique contemporain est structuré par une logique néolibérale désormais bien documentée : évaluation permanente, mise en concurrence, indicateurs de performance, injonction à la visibilité. Écrire n’y est jamais un geste neutre. L’écriture est anticipée, orientée, cadrée par ce qu’elle devra devenir : un article soumis à une revue internationale, un projet financé, un livrable valorisable.
Dans ce contexte, l’acte d’écrire se confond avec l’acte de produire. On n’écrit plus pour explorer une idée, mais pour aboutir à un résultat ; plus pour habiter une zone d’incertitude, mais pour atteindre un format déjà stabilisé. L’écriture devient stratégique, parfois défensive, contrainte par des temporalités et des attentes externes.
Cette logique se matérialise très concrètement dans les dispositifs de financement. Dans le cadre de mon financement actuel, mon projet de recherche est découpé en deliverables précisément définis : articles attendus, rapports intermédiaires, échéances fixées à l’avance. Ces livrables ne sont pas en soi problématiques — ils rendent la recherche gouvernable — mais ils contribuent à naturaliser l’idée selon laquelle écrire consiste avant tout à produire des résultats identifiables, à des moments donnés, selon un calendrier prédéfini.
Dans ce cadre, l’écriture est d’emblée anticipée comme output. Ce qui échappe à cette temporalité — les brouillons, les détours, les textes avortés — devient invisible, voire illégitime.
Ce régime académique ne supprime donc pas l’écriture ; il la reconfigure profondément. Il redéfinit ce qui compte comme écriture valable et retire progressivement sa légitimité à tout ce qui ne s’inscrit pas clairement dans la chaîne production → visibilité → évaluation.
Ce que ce régime fait à l’écriture
Cette transformation a des effets profonds, mais souvent peu visibles. Elle réduit les espaces de brouillage, d’errance et de lenteur. Elle transforme le brouillon en perte de temps et le texte non publié en échec silencieux. Ce qui ne circule pas, ce qui n’aboutit pas, ce qui ne se matérialise pas sous forme d’output mesurable tend à disparaître du champ du dicible.
Pour ma part, ce régime s’incarne très concrètement dans les tiroirs de mon ordinateur. Ceux-ci contiennent une quantité non négligeable d’articles en brouillon : certains à peine esquissés, d’autres tout à fait aboutis ; certains envoyés à des revues, revenus avec des demandes de révision, puis jamais retravaillés ; d’autres encore abandonnés avant toute soumission. Ces textes existent, mais ils n’existent pas vraiment dans l’économie académique, puisqu’ils n’ont produit aucun output reconnu.
Leur présence n’est pas neutre. Elle s’accompagne d’un sentiment diffus de honte : celui d’avoir écrit « pour rien », d’avoir perdu un temps précieux qui aurait pu être investi plus stratégiquement, n’avoir rien « obtenu » en retour de ces heures — voire ces semaines — de travail. Dans un contexte où le temps est rare, fragmenté, souvent arraché à d’autres obligations, ces textes non publiés deviennent facilement la preuve intime d’un échec, non pas intellectuel, mais productif.
Ce sentiment n’est pas seulement personnel. Il est l’effet direct d’un régime de valeur qui fait de toute écriture sans résultat mesurable du temps perdu, et de toute pensée non stabilisée une faute morale. Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas l’existence de brouillons ou d’abandons — ils ont toujours fait partie du travail intellectuel — mais la manière dont ils sont aujourd’hui vécus, intériorisés et disqualifiés.
Or ce sont précisément ces zones improductives qui jouent un rôle central dans le travail intellectuel. C’est là que se clarifient des pensées encore informes, que se testent des intuitions fragiles, que se construit une continuité subjective dans une trajectoire de recherche souvent fragmentée. Lorsque ces espaces se ferment, ce n’est pas seulement la productivité qui est affectée : c’est la possibilité même de penser autrement, en dehors des formats attendus.
L’écriture sans output : ni loisir, ni luxe
Il est tentant de reléguer cette écriture sans destination dans le registre du personnel, du loisir, voire du « temps pour soi ». Ce serait une erreur. Écrire sans output n’est pas écrire « pour soi » au sens psychologisant du terme, ni s’extraire momentanément du travail académique. Ce n’est pas non plus un privilège réservé à celles et ceux qui disposeraient soudainement de temps libre.
Non, il s’agit d’une condition de possibilité de l’activité intellectuelle elle-même. Une écriture qui ne sait pas encore ce qu’elle deviendra et qui accepte cette indétermination. Une écriture qui n’anticipe pas son usage ni sa valorisation future, mais qui nourrit en profondeur la pensée, la recherche et, parfois, ultérieurement, des textes publiables.
Si je le formule ainsi, c’est aussi pour justifier ma propre pratique. Dans une carrière marquée par l’injonction au pragmatisme stratégique et au sein d’un environnement qui valorise les résultats visibles, écrire sans savoir à quoi ce geste mènera et maintenir des espaces d’écriture qui ne « servent » à rien permettent de maintenir une relation non instrumentale à l’écriture.
Pour une éthique de la jachère
C’est ici qu’intervient la notion d’éthique de la jachère. La jachère n’est ni l’abandon ni l’inaction. Elle est un temps sans rendement immédiat mais sans lequel rien ne peut repousser durablement. Appliquée à l’écriture, cette éthique consiste à reconnaître la valeur de textes qui ne produisent rien de mesurable mais qui rendent la pensée possible.
Concrètement, cela peut prendre des formes simples et peu spectaculaires : écrire sans publier, publier sans stratégie, laisser un texte reposer sans savoir s’il servira un jour, accepter l’irrégularité, la discontinuité ou le silence. Il ne s’agit pas de refuser toute publication ni de se placer hors de l’institution, mais de refuser que toute écriture soit sommée de prouver immédiatement son utilité.
Cette éthique n’est pas héroïque. Elle est souvent fragile, intermittente, négociée dans les marges du temps disponible. Mais elle permet de maintenir ouvert un espace où l’écriture n’est pas entièrement absorbée par la logique de l’output.
Slow research: un horizon désirable, mais situé
Je distingue cette éthique de la jachère des approches regroupées sous le terme de slow research, bien qu’elle puisse en faire partie. La slow research désigne un ensemble de critiques de l’accélération académique, appelant à ralentir la production scientifique, à prendre le temps de lire, de penser et d’écrire autrement, et à résister à la fragmentation du travail intellectuel.
Cet horizon est profondément désirable, mais il repose aussi sur des conditions matérielles et institutionnelles inégalement distribuées. Pouvoir réellement ralentir suppose une certaine sécurité : une stabilité contractuelle, une charge d’enseignement maîtrisée, du temps non compté, parfois aussi une moindre exposition aux responsabilités de care. Autrement dit, il est plus facile de faire de la slow research quand on est professeur reconnu que lorsqu’on est jeune doctorante en situation précaire. C’est un idéal précieux, mais situé et socialement différencié.
L’éthique de la jachère que je décris ici ne suppose ni ralentissement volontaire, ni retrait stratégique, ni privilège particulier. Elle désigne plutôt des espaces résiduels, souvent contraints, parfois arrachés — des formes d’écriture qui subsistent malgré l’accélération, malgré la précarité et malgré le manque de temps. Ce n’est pas une politique du ralentissement, mais une politique de la survie intellectuelle.
Le blog comme contre-espace discret
C’est dans ce contexte que ce blog, dans sa forme la plus modeste, prend sens pour moi. Non pas comme outil de visibilité ou comme plateforme de vulgarisation stratégique, mais comme un espace non évalué, où l’écriture peut exister sans promesse. Un lieu où un texte peut être publié sans que l’on sache — ni que l’on demande — ce qu’il va produire, ni comment il circulera, ni s’il sera repris, cité ou relayé.
Ce positionnement prend d’autant plus de relief dans un environnement académique où les chercheur·ses sont de plus en plus encouragé·es à occuper l’espace médiatique. Il ne s’agit plus seulement de publier, mais de rendre visible chaque publication : investir les réseaux sociaux, annoncer ses articles sur X/Twitter, réfléchir à des mots-clefs efficaces pour Google Scholar, produire des contenus de médiation — fils, billets, vidéos — à chaque sortie de texte. L’écriture ne s’achève plus avec la publication ; elle se prolonge dans un travail continu de mise en scène, de diffusion et d’optimisation de soi et de sa recherche.
Face à cette injonction à la présence permanente, le blog que je tiens ici n’est pas un projet à optimiser. Il n’a pas vocation à être régulier, rentable ou mesurable. Il peut lui aussi rester en jachère, accueillir quelques textes puis se taire pendant des mois, sans stratégie de circulation ni souci de référencement. C’est précisément cette fragilité — cette inutilité apparente dans un monde saturé de visibilité — qui en fait un espace tenable et peut-être nécessaire.
Tenir la position
Écrire sans output, aujourd’hui, n’est pas un geste héroïque. C’est le plus souvent un geste discret, presque invisible, qui ne renverse pas les structures et ne se revendique pas comme résistance.
Pourtant, il tient une position. Il affirme que tout ce qui ne sert à rien n’est pas inutile. Il rappelle que la pensée ne se laisse pas entièrement capturer par des métriques. Et il permet, parfois, de continuer à écrire sans se perdre entièrement dans une logique de performance.
Et peut-être que cela suffit.

13 comments
Welcome back Ophélie. Je me suis souvent demandée ce que tu devenais. Ton écrit sur l’écriture est incisif et très juste. Merci.
EXACTEMENT…contente de te retrouver Ophélie comme dit Elise et de te lire !!
Meilleurs Vœux aussi …à vous 2
Trop chouette de te relire !! merci
Ecrire sans but…une oasis ,un reve,un chemin…
Le temps a passé mais ta pensée est toujours un’sujet de réflexion intéressant.. ça fait du bien ! Merci !
merci de poser ces pensées ici, c’est très intéressant et permet la réflexion.
Bonsoir,
Que pensez-vous de la pratique de laisser des documents de travail sur une archive ouverte telle que HAL (ou sur un git ou autre), histoire que ce qui ne peut être transformé en « output » au sens officiel puisse profiter à la communauté ?
Merci pour cette question ! Pour être transparente, je ne suis pas très familière de HAL et ne l’utilise pas personnellement (surtout parce qu’il s’agit, à ma connaissance, d’une archive essentiellement francophone), pas plus que je n’utilise d’autres systèmes d’archives ouvertes pour mes documents de travail (mais j’ai de nombreux collègues en sciences formelles pour qui c’est courant).
Sur le fond, je trouve ces pratiques intéressantes : elles permettent de faire circuler des formes intermédiaires de recherche et de partager ce qui ne devient pas forcément un output académique classique. Mais déposer un texte reste malgré tout une forme de publication : on rend le texte public, daté, attribuable, souvent pour marquer une antériorité, se protéger contre l’appropriation ou le plagiat, et s’inscrire dans un espace de reconnaissance, certes plus ouvert, mais toujours structuré par des enjeux de visibilité et de concurrence.
Ce que j’essaie de défendre ici, c’est plutôt l’existence d’écritures qui n’ont pas (encore) vocation à circuler, même dans un cadre ouvert. Je vois donc ces pratiques comme complémentaires plutôt que substituables : les archives ouvertes ouvrent, partagent, sécurisent ; la jachère délie temporairement l’écriture de toute obligation de circulation.
Merci Ophélie …
Merci
Ravie de vous retrouver et merci pour ces réflexions, qui sont si réelles…
Tous ces articles ébauchés, parfois presque achevés, prêts à être soumis mais jamais envoyés, toutes ces idées lumineuses rapidement jetées sous forme de « power point » ou de brouillon mais jamais construites en format académique, des bases de données remplies d’informations, déjà analysées ou en cours, des graphiques illustrant nos propos mais utilisés pour les cours et les conférences sans prendre la forme d’un article académique…
Pourquoi ? Parce que le format des articles (10 pages, 3 figures, en anglais, dans une revue à « Impact Factor », etc.) ne le permet pas toujours, lorsque l’on étudie en sciences humaines ou lorsque l’on a beaucoup de données à traiter, mais aussi par une certaine difficulté à passer les relecteurs anglosaxons qui jugent les « Frenchies », leur écriture à la française, leurs bases de données concrètes avec peu d’Etat de l’Art (une autre façon de concevoir les articles).
Une solution : les revues françaises, qui ont un format plus long, acceptent des données, des analyses à plusieurs tableaux et figures. Le hic ? Elles ne sont pas lues par le monde anglo-saxon. Conclusion, notre recherche n’existe pas et leurs publications pointent des vides sur les zones géographiques étudiées et publiées en français. C’est également le cas pour les autres langues, spécialement celles des pays du Sud.
Heureusement, il y a HAL, une infrastructure publique développée par le CCSD et soutenue par les bibliothèques, centres de recherche et universités françaises pour la Science ouverte. https://hal.science/
C’est une plateforme qui permet à tout chercheur de diffuser lui-même ses propres publications (avec l’accord de ses coauteurs et dans le respect de la politique des éditeurs).
On peut aussi y déposer de la « littérature grise » : des rapports de centaines pages (de fouilles, de synthèse bibliographique, d’études spécialisées, …), des bilans scientifiques, des articles de diffusion / vulgarisation, des résumés d’actes de congrès, des présentations aux congrès, des cours, des rapports de master, et des « preprints » (dernière version de l’article avant révision par les pairs). Il y a également ArXiv pour déposer ses « preprints ».
La « slow research », comme vous le préconisez, nécessite aussi d’avoir le temps pour penser, pour reprendre tous ces brouillons, pour réorganiser ses thématiques et ses idées laissées en « jachère ». Ce temps, nous ne l’avons pas dans un monde universitaire où les cours, les encadrements d’étudiants, les conférences, la recherche permanente de financements pour réaliser nos recherches et le « publish or perish » prennent toute la place.
La possibilité de télétravail a un peu changé les pratiques en nous offrant une économie du temps de transport, un temps pour soi pour développer la réflexion et l’écriture dans un lieu tranquille et sans interruptions.
Merci beaucoup pour ce commentaire, qui met très justement en lumière la domination des normes de publication anglo-saxonnes et les rapports de pouvoir qu’elles instituent, notamment à travers l’invisibilisation de travaux produits et publiés dans d’autres langues.
Publier dans des revues anglo-saxonnes n’est pas seulement une question de langue, mais bien de mode d’écriture et de pensée. J’ai moi-même fait ce chemin au cours de mes premières années de recherche, en apprenant à déconstruire une grande partie de ce que j’avais appris auparavant (plans tripartites, manières de mobiliser la littérature, formes de démonstration, etc.). Cela en dit long sur l’asymétrie entre ces différents régimes de publication : on apprend à écrire « à l’anglo-saxonne » pour exister internationalement, tandis que l’inverse est beaucoup moins valorisé, encouragé, voire possible sans coût.
Je voudrais aussi préciser que je ne « préconise » pas la slow research comme un modèle généralisable. J’essaie au contraire de montrer que cet idéal — magnifique — est profondément situé, et qu’il repose sur des conditions matérielles et temporelles très inégalement distribuées. Le manque de temps que vous évoquez est évidemment central, et c’est précisément de là que part cette réflexion. Ce que je cherche à défendre ici, c’est moins un appel à ralentir qu’une attention aux écritures empêchées, laissées en jachère faute de temps, de formats adaptés ou de conditions soutenables — et au droit de ne pas tout transformer en publication, même ouverte.
Un vrai plaisir de te retrouver après tant d’années…Je me suis souvent demandé quel était ton chemin actuel…
Bravo pour ta formulation pédagogique de problèmes complexes…