Où l’on parle de chatbots, d’authenticité et d’écriture à l’heure de l’intelligence artificielle – et même de tirets (semi) cadratins.
Récemment, j’ai reçu un commentaire sur mon blog disant qu’au vu de mon utilisation des tirets cadratins et des deux points, le billet ne pouvait qu’avoir été écrit par un chatbot. J’ai trouvé cela… étonnant, disons, amusant également et, j’avoue, assez déroutant. Comme cela fait écho à d’autres accusations dont j’ai pu être témoin dans le cadre de mon travail, à l’encontre de collègues et d’étudiant·es, ainsi que dans des débats en ligne, cela m’a interrogée. Je me suis demandé : 1) ce qui motivait des personnes à se promener sur Internet pour jouer à la police de l’IA, un peu comme la police végane d’autrefois ; 2) s’il y avait aussi des gens pour penser que j’avais assez de temps à perdre pour reprendre un blog gratuit, bénévole et qui ne vend rien, et le faire écrire par ChatGPT. Cela m’a fatiguée, j’avoue, et, l’espace d’un instant, donné envie de refermer pour de bon ce petit espace numérique auquel j’ai récemment décidé de redonner une chance. Au-delà de l’agacement passager, cet épisode dit peut-être quelque chose de plus large : de notre rapport à l’écriture, à l’authenticité et au soupçon qui semble désormais accompagner toute prise de parole publique.
Un billet donc un peu différent de mes articles récents, plus personnel, moins travaillé et – soyons honnêtes – tout à fait à chaud, sur la vie à l’ère du soupçon algorithmique. Un billet avec beaucoup de tirets dedans, de deux points et même – ayons de l’audace – de points-virgules, dont je suis friande. Un billet, enfin, peut-être polémique à certains égards, mais surtout pas arrêté : il reflète des questions que je me pose, des réflexions en mouvement, des positions qui n’en sont pas tout à fait. Il se veut donc ouvert à toute tentative de discussion, de retour d’expérience, d’argumentation.
Ce billet n’est donc ni une défense ni une critique de l’IA, mais une interrogation sur le climat de suspicion qui reconfigure les conditions mêmes de la prise de parole. Ce dont je souhaite parler ici, ce n’est pas une histoire de ponctuation, mais une histoire de confiance et de légitimité : qui est présumé·e écrire « vraiment », à quelles conditions et dans quel contexte ?
Précision préalable : l’IA générative n’est pas mon champ de recherche. Ce billet ne vise pas l’expertise technique, mais propose une réflexion située, née d’expériences et d’observations récentes, à l’université comme dans ma vie quotidienne.
L’IA comme marqueur moral
Je vais enfoncer des portes ouvertes, mais l’IA générative est très récente. Avec l’arrivée soudaine de ChatGPT dans nos vies en 2022, j’ai parfois l’impression que tout change à la vitesse d’un film d’anticipation. Lorsque j’étais petite, je pensais que le visiophone serait une invention que je ne verrais pas de mon vivant ; dix ans plus tard, j’inaugurais mon premier appel sur Skype. L’accélération technologique a quelque chose de vertigineux et nous manquons encore de recul sur ces questions. Les recherches en éthique de l’IA se multiplient, les discussions explosent, mais nous avançons encore dans un brouillard normatif où les repères restent instables.
Surtout, le débat public est très polarisé – pour ou contre, enthousiasme technophile ou refus catégorique. Les positions intermédiaires peinent à se faire entendre. Pour ma part, je me situe plutôt dans cet entre-deux. Comme dans bien d’autres débats contemporains, je préfère suspendre mon jugement tant la question est complexe et que je n’en ai pas exploré tous les recoins. La liste de ce qu’on peut reprocher à l’IA est longue – de son impact écologique à sa participation aux logiques néolibérales, en passant par ses conséquences sur l’art, la création et le travail intellectuel, ainsi que par la reproduction de violences sexistes –, mais certains usages me paraissent également porteurs de potentialités qu’il serait trop simple d’écarter d’un revers de main.
L’IA cristallise des peurs anciennes. Elle ravive l’inquiétude d’une perte d’authenticité, d’un effacement progressif du travail humain, d’une automatisation qui ne concernerait plus seulement les gestes, mais la pensée elle-même. Au fond, ce qui vacille, c’est le statut de la création et la place de l’auteur·ice. Ces inquiétudes ne sont pas anecdotiques. Elles renvoient à des questions qu’il est essentiel de se poser : comment sont produits les savoirs, à partir de quelles données, dans quelles conditions de travail et avec quelles conséquences pour celles et ceux qui vivent de leur activité intellectuelle. Ce qui m’interroge, pourtant, c’est le glissement qui s’opère presque aussitôt : comment l’outil cesse d’être interrogé dans ses usages et effets pour devenir marqueur moral. Utiliser l’IA relèverait de la triche ; s’en passer, d’une forme de naïveté ou d’archaïsme. Comme souvent avec les innovations techniques, la discussion quitte le terrain des analyses concrètes pour se figer en oppositions simplifiées. Ce qui est en jeu n’est pas seulement la performance technologique, mais la valeur que nous attribuons à l’effort, à la créativité, à l’originalité et, plus largement, à l’idée d’auteur·ice.
Vers une police de l’IA ?
Récemment, en me baladant sur un snark Reddit (à chacun·e ses vices), j’ai vu les commentaires d’un post s’attarder non pas sur le contenu, mais sur l’écriture elle-même, soupçonnée d’avoir été assistée par ChatGPT. Preuves invoquées : des tirets cadratins, une structure argumentative jugée « trop propre », telle tournure de phrase. Occupée que j’étais à réfléchir aux propos du post, je n’avais rien remarqué de suspect. Cela m’a interrogée. Peut-être cette personne avait-elle de bonnes raisons d’utiliser une IA générative : locutrice non native, dyslexie, handicap invisible, manque de confiance rédactionnelle, fatigue cognitive ou simple volonté de clarifier sa pensée. Le débat, lui, ne portait pas sur ce qui était dit, mais sur la légitimité supposée de la voix qui l’énonçait.
Quand on lit un texte en ligne et que le premier réflexe devient non pas d’essayer d’en analyser les arguments, comprendre sa pertinence, vouloir aller plus loin, mais de jouer à Sherlock Holmes pour repérer d’éventuels « indices » d’IA – parmi lesquels la ponctuation, la fluidité ou la structure syntaxique –, je crois qu’on a perdu de vue ce qu’est le fait même de lire. Le soupçon déplace l’attention du contenu vers sa forme, l’acte de lecture en acte d’expertise amateur.
C’est ainsi que naît une forme de vigilance diffuse qui s’exprime par des commentaires, des accusations ou, pire, par les fameux détecteurs d’IA… eux-mêmes alimentés par des IA. Je ne parle pas d’une institution, mais d’un climat. Même si elle est informelle et non mandatée, cette surveillance horizontale est socialement efficace. Faut-il désormais cesser de « bien » écrire sous prétexte que les chatbots maîtrisent la grammaire ? Abandonner les points-virgules un peu désuets ou les tirets au motif qu’ils seraient devenus suspects ?
À l’université, ce climat peut se transformer en suspicion généralisée. Les détecteurs, largement reconnus comme peu fiables, produisent des résultats erratiques et parfois injustes. Combien de fois ai-je lu le témoignage d’étudiant·es ou de collègues faussement accusé·es d’avoir utilisé l’IA parce qu’un logiciel affichait « 70 % généré par IA » ? Il suffit d’y soumettre un texte académique un peu structuré pour obtenir des scores pour le moins surprenants. Les effets pervers ne s’arrêtent pas là. Il existe désormais des services (toujours alimentés par IA !) promettant de « réhumaniser » ou de « dés-IAifier » un texte produit par une machine. Si les étudiant·es passent leur temps dans ces allers-retours entre génération et dissimulation plutôt que dans l’élaboration de leur argumentation, c’est que quelque chose ne tourne pas rond.
Bref, tout cela m’interroge sur notre régime de confiance. Toute communication, toute vie en société même, repose sur une présomption minimale de sincérité. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, l’édifice même de cette présomption est fragilisé. Nous entrons dans une culture où tout échange peut être teinté de méfiance, où l’authenticité doit sans cesse être prouvée, la confiance renouvelée. Ce n’est pas seulement la technologie qui change ; c’est le régime de crédibilité dans lequel nous écrivons, lisons et communiquons. La question maintenant n’est plus : « Qu’est-ce que ce texte dit ? », mais : « Comment a-t-il été écrit ? ».
Privilèges linguistiques et distribution du soupçon
L’écriture n’est pas seulement un moyen de communication : elle est aussi un marqueur social. Maîtriser certaines normes – syntaxe complexe, vocabulaire académique, structuration argumentative, usages subtils de la ponctuation – constitue un capital symbolique. Cette aisance, conforme aux codes académiques légitimes et perçue comme allant de soi, est souvent qualifiée de « naturelle ». Elle ne l’est pas. Elle est le produit d’une socialisation particulière, d’un environnement familial et scolaire, d’un capital culturel inégalement distribué. Ce que nous appelons parfois un « bon style » relève ainsi d’un privilège largement invisible.
Dans cette perspective, certains usages de l’IA peuvent atténuer – partiellement et de manière ambivalente – l’effet de ces inégalités structurelles en redistribuant un capital symbolique longtemps associé à une élite. Pour des personnes non-natives ou vivant avec une dyslexie, un handicap invisible ou une fatigue chronique, ces outils peuvent offrir un soutien réel. Cela n’est pas pour autant synonyme d’égalité – l’accès aux technologies et la maîtrise de leurs usages restent eux-mêmes socialement situés –, mais cela peut, dans certains cas, compenser des désavantages préexistants.
Je me souviens de mes débuts dans l’écriture académique. Je venais tout juste de soutenir ma thèse et, même si ma recherche était anglophone depuis plusieurs années, mon anglais académique était loin d’être parfait. Il m’est arrivé, lorsque je soumettais des articles, d’envisager de recourir à un service de proofreading ou de faire relire mes textes par des locuteur·ices natif·ves. Personne ne me l’avait formellement demandé, mais dans le monde académique anglophone, il est entendu qu’un article rédigé par une personne non native devra, pour être pris au sérieux, atteindre un niveau de correction quasi parfait. Pourtant, le premier était hors de ma portée financière ; le second dépendait de la disponibilité – et de la bonne volonté – de connaissances anglophones disposant à la fois du temps et des compétences nécessaires pour relire un article scientifique. J’avais fini par trouver une lectrice végane adorable, qui avait relu l’un de mes articles – non sans y glisser, au passage, quelques corrections idéologiques sur L214, réformiste plutôt qu’abolitionniste, ainsi que d’autres inflexions personnelles. L’expérience m’avait rappelé que l’écriture académique n’est jamais neutre et que l’« aide » linguistique peut aussi transformer le propos. Au-delà de ces ajustements, il y avait surtout le temps : celui passé à rédiger, à reformuler, à vérifier chaque phrase – un temps considérable pour une chercheuse en début de carrière, non native, au statut précaire. À l’époque, disposer d’un outil comme l’IA générative m’aurait probablement permis de compenser, au moins en partie, cette absence de privilège linguistique. Utiliser une aide pour compenser une moindre aisance dans une seconde langue ou même dans sa propre langue n’enlève rien à la responsabilité intellectuelle de son travail.
Je me demande donc dans quelle mesure le soupçon porté sur l’écriture assistée par l’IA ne révèle pas un réflexe élitiste, voire classiste. Si une technologie permet à des personnes jusque-là moins à l’aise avec les codes dominants de produire un texte conforme aux normes attendues, cela peut être perçu comme une forme de « triche ». Mais tricher par rapport à quoi ? À un capital qui, historiquement, n’a jamais été réparti équitablement ? Le soupçon, lui, n’est pas réparti au hasard. Il tend à frapper plus facilement celles et ceux dont la légitimité est déjà fragile : étudiant·es précaires, personnes non natives, jeunes chercheur·ses, minorités académiques. Là où la maîtrise des codes est perçue comme acquise, elle va de soi ; là où elle semble moins attendue, elle devient suspecte. On ne soupçonne pas de la même manière un professeur installé qu’une doctorante précaire.
Ces débats me rappellent un peu les polémiques autour des réformes orthographiques (et cela, de la part d’une ancienne grammar nazi repentie). Derrière la défense des règles se jouent souvent des enjeux de distinction sociale. Si l’on maîtrise les codes et la syntaxe d’une langue, peu importe que cette maîtrise soit probablement le fruit de son appartenance à un certain milieu socio-éducatif, on n’a pas envie de la partager avec d’autres. La norme n’est jamais neutre : elle protège aussi un capital symbolique.
Le mythe de la création pure
Je me souviens, il y a quelques années, avoir observé l’enfant d’un couple d’ami·es utiliser Word. Il avait à peine sept ou huit ans ; son orthographe était encore hésitante et il s’appuyait sur le correcteur automatique pour corriger ses erreurs. Mon premier réflexe a été de penser : apprend-il vraiment l’orthographe de cette manière ? Il allait produire un texte sans fautes visibles, alors même qu’il en commettait « en réalité ». N’est-ce pas une forme de triche ? Je me suis immédiatement reprise. Bien sûr qu’il apprenait. Il voyait ses erreurs, les identifiait, les corrigeait dans l’instant. L’outil ne remplace pas l’apprentissage ; il en modifie les conditions.
Bien sûr, ChatGPT n’est pas simplement le correcteur de Word. Mais où se situe exactement la frontière ? Entre correction orthographique et reformulation stylistique ? Entre aide ponctuelle et génération intégrale ? Toute écriture est, en réalité, médiée. Nous écrivons avec des correcteurs, des dictionnaires, des moteurs de recherche, des bases de données (Google Scholar, mon amour). Pourtant, ces « prothèses cognitives » ne sont en général pas perçues comme des fraudes, mais comme des extensions ordinaires de nos capacités. Je me souviens avoir discuté il y a longtemps avec ma mère de retouche photographique (et je ne parle même pas de Photoshop, mais simplement de corriger la lumière, le contraste ou les couleurs dans Lightroom, par exemple). Elle me disait : « C’est de la triche ». Mais tricher par rapport à quoi ? À une image supposément pure ? À une création non médiée ? Toute photographie, comme toute écriture, est déjà une construction. La frontière ne se situe donc peut-être pas entre une écriture « pure » et une écriture assistée, mais entre assistance technique et délégation intellectuelle. Quelles règles souhaitons-nous fixer collectivement ? Quels usages sont compatibles avec l’apprentissage ? Lesquels le court-circuitent ?
Apprendre à l’heure des chatbots
Mon positionnement est donc pragmatique. J’avoue, j’ai autre chose à faire que de tenter de distinguer, à chaque essai sur mon bureau, ce qui relèverait d’un chatbot et ce qui serait « authentiquement » étudiant. La marge est si fine. Si mes étudiant·es souhaitent utiliser des chatbots, très bien. Nous ne reviendrons pas en arrière. La question n’est plus celle de l’existence de l’outil, mais de ses usages. Soit nous tentons de bannir l’IA générative – au prix d’une surveillance accrue et souvent illusoire –, soit nous apprenons à vivre avec, comme nous avons appris à vivre avec Wikipédia, les correcteurs automatiques ou les bases de données en ligne. Si nous en arrivons à soupçonner chaque dissertation, alors peut-être faut-il cesser d’en demander et revenir plutôt aux examens manuscrits de quatre heures en salle fermée. Cette réponse est tentante, mais, comme le rappelait récemment un article du Guardian, elle risque de déplacer la pression vers un personnel enseignant déjà précarisé et surchargé. Surtout, la panique autour de l’IA s’inscrit dans une crise plus large de l’enseignement supérieur, qui n’affecte pas tout le monde de la même manière. Les dispositifs punitifs fondés sur des logiciels de détection peu fiables risquent d’accentuer des inégalités déjà existantes.
Au fond, l’usage des chatbots dans le travail scolaire et académique en dit peut-être moins sur la technologie que sur notre conception de l’apprentissage. Si produire un devoir devient avant tout un moyen d’obtenir une note, de valider des crédits, de sécuriser un diplôme, d’accéder à un emploi ou de rembourser un prêt, alors l’outil qui permet d’optimiser ce processus devient presque logique. On apprend moins pour comprendre que pour réussir. Moins pour soi que pour l’évaluation. Si l’IA prospère dans l’univers académique, c’est aussi parce qu’elle s’inscrit dans un système où la performance prime sur la curiosité et où la précarité étudiante rend chaque échec plus coûteux. Et ce n’est pas un hasard si le débat autour des chatbots émerge dans des universités marquées par l’endettement, la compétition et la pression permanente. De là à prôner l’unschooling généralisé, il n’y a qu’un pas – que je franchis toujours avec allégresse, mais je crois que je digresse. Dans tous les cas, peut-être faudrait-il moins interroger l’outil que les conditions dans lesquelles nous apprenons et évaluons.
Mutation éditoriale non assistée
Un long chemin pour revenir à ce qui est à l’origine de ce billet : mon écriture.
Si vous me lisez depuis longtemps, vous l’avez constaté : mon blog a changé. J’y ai fait le ménage ; ce que j’y publie, mon ton, mon propos ne sont plus les mêmes. C’est une décision éditoriale assumée, dont les subtilités me travaillent encore. Je me suis demandé si la personne à l’origine de cette accusation était arrivée ici comme on fait escale après un long voyage, prêt·e à retrouver des rives chères, pour découvrir qu’avec les années d’éloignement, celles-ci s’étaient métamorphosées. Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage… Enfin, vous voyez.
Il m’est arrivé, moi aussi, de suivre longtemps un blog devenu silencieux, puis, ravie, de constater qu’il reprenait la parole, avant de comprendre, déçue, que le nom de domaine avait expiré et qu’une entreprise l’avait racheté pour en confier l’écriture à un chatbot chargé de vendre mille bibelots inutiles. Cette personne a-t-elle eu cette impression en lisant mes nouvelles publications ? Si l’on s’attend à retrouver ici l’Antigone XXI de 2012, armée de son déo à la noix de coco et de son fameux no-poo, la surprise peut être au rendez-vous.
Cet espace n’est plus celui d’antan ; j’y parle de mon travail, y vulgarise mes recherches, partage ce qui me fait réfléchir au quotidien. Et, bien sûr, je cherche encore mon ton. Il est nécessairement hybride : mon travail se fait en anglais, je m’adresse à mes pairs ; ici, je traduis à double titre, vers ma langue natale, vers un autre public. Je pars tantôt d’articles existants, tantôt de questionnements du moment. C’est un travail d’équilibriste et je me sens parfois sur le fil. Mon écriture est-elle trop académique ? Est-ce que je risque d’endormir tout le monde avec mes réflexions sur le néolibéralisme et l’éthique de la jachère ?
Dans ces billets que je travaille avec minutie, ma voix est peut-être moins incarnée qu’autrefois – les sujets s’y prêtent moins, il faut dire. Mon humeur teinte moins mes phrases, l’écriture est peut-être moins spontanée. Mais il faut distinguer l’évolution d’une voix de son effacement. Antigone XXI peut se transformer ; elle ne sera pas remplacée par ChatGPT.[1]
P.S. : et pour celles et ceux qui ont lu ce long billet jusqu’au bout et que la question tarauderait encore : non, il n’a pas été écrit par un chatbot.
[1] Cette histoire m’a toutefois appris une chose : je confondais jusque-là tirets cadratins et semi-cadratins (qu’on appelle aussi demi-cadratins), nuance ô combien majeure. Il y a, dans mon écriture, un mélange constant entre l’anglais académique et mon français natal. J’aime utiliser de discrets ‘’ plutôt que les plus imposants « » ; je préfère souvent les tirets semi-cadratins aux parenthèses – qui, selon moi, n’ont pas le même usage ; je ne sais jamais très bien si, dans la langue de Molière, l’appel de note précède le point final ou s’insère avant ou après les guillemets. Que de jeux de langue, que de subtilités, que de marqueurs sociaux également. J’en apprends chaque jour, dont acte : je fais désormais une place aux guillemets à la française, aux tirets un peu courts à mon goût et, pour le reste, pardonnez-moi si je ne respecte pas toujours scrupuleusement les règles typographiques d’usage.

4 comments
Comme toujours, un texte prenant et enrichissant!
Je ne saurai exprimer ma joie de vous lire à nouveau, merci de revenir en ces lieux.
Bien dit
L’article « Écrire à l’ère du soupçon algorithmique » publié sur Antigone XXI et rédigé par Ophélie Véron propose une réflexion fine — et très actuelle — sur le climat de suspicion qui entoure aujourd’hui toute production écrite à l’ère des chatbots.
Voici les idées centrales que l’on peut en dégager :
1️⃣ Le soupçon comme nouveau régime de lecture
L’élément déclencheur est presque anecdotique : une accusation fondée sur… des tirets cadratins et des deux-points.
Mais derrière ce détail typographique se joue quelque chose de plus profond :
On ne lit plus seulement un texte pour ce qu’il dit, mais pour détecter comment il a été produit.
La question glisse de “Que dit ce texte ?” à “Est-il authentique ?”
Cela transforme l’acte de lecture en enquête amateur, voire en police informelle de l’IA.
2️⃣ L’IA comme marqueur moral
L’autrice montre un glissement important :
L’IA n’est plus seulement un outil technique.
Elle devient un marqueur moral.
Utiliser l’IA = tricher ?
Ne pas l’utiliser = naïveté ?
Le débat quitte l’analyse des usages concrets pour devenir une opposition identitaire : pour/contre, pur/impur, authentique/assisté.
3️⃣ Le problème des détecteurs d’IA
Dans le monde académique, cela prend une forme institutionnelle :
détecteurs peu fiables,
accusations erronées,
climat de méfiance généralisée.
On entre dans un cercle absurde : IA → détecteur IA → outil pour “dés-IAifier” → nouvelle suspicion.
Ce n’est plus seulement un problème technologique, mais un problème de régime de confiance.
4️⃣ Privilège linguistique et capital symbolique
L’une des parties les plus intéressantes concerne la dimension sociale :
La “bonne écriture” n’est pas naturelle.
Elle est le produit d’un capital culturel.
Si l’IA permet à :
des non-natifs,
des étudiant·es précaires,
des personnes dyslexiques,
des jeunes chercheur·ses,
de produire un texte conforme aux normes académiques, alors le soupçon peut fonctionner comme une défense d’un capital symbolique élitiste.
On soupçonne plus facilement celles et ceux dont la légitimité est déjà fragile.
5️⃣ Le mythe de la création pure
Toute écriture est médiée :
correcteurs automatiques
dictionnaires
moteurs de recherche
bases de données
Pourquoi certaines “prothèses cognitives” sont-elles acceptées et d’autres perçues comme triche ?
La frontière n’est peut-être pas entre écriture pure et assistée, mais entre :
assistance technique
délégation intellectuelle
Et cette frontière reste collectivement à définir.
6️⃣ Ce que cela dit de l’université
L’autrice avance une idée forte :
Si l’IA prospère dans l’enseignement supérieur, c’est peut-être parce que l’apprentissage est devenu :
instrumentalisé,
centré sur la note,
soumis à la pression économique.
L’IA optimise un système déjà orienté vers la performance.
Ce n’est pas seulement un problème technologique, mais structurel.
7️⃣ Dimension personnelle : évolution ≠ remplacement
La fin revient à son blog :
Son ton a évolué.
Ses sujets sont plus académiques.
Sa voix est différente.
Mais évolution n’est pas effacement.
La suspicion algorithmique peut confondre maturation stylistique et artificialité.
Ce que ce texte met vraiment en lumière
Ce n’est pas un article “pour” ou “contre” l’IA.
C’est un texte sur :
la confiance,
la légitimité,
la distribution sociale du soupçon,
la transformation des conditions de parole publique.
En filigrane, une question plus large apparaît :
Sommes-nous en train de basculer dans une culture où toute authenticité doit être prouvée ?
Si vous le souhaitez, on peut aller plus loin :
analyser la dimension philosophique (Foucault, Bourdieu, auteur·ice et pouvoir),
discuter de la frontière assistance/délégation,
réfléchir aux conséquences politiques du soupçon généralisé,
ou relier cela à votre réflexion plus large sur l’humain comme prédateur et joueur stratégique.
Du copain chatgpt
Très bien. Allons précisément sur la frontière.
La vraie question n’est pas “IA ou pas IA ?”
La question est : à partir de quand l’assistance devient-elle délégation ?
1️⃣ Assistance technique
C’est lorsque l’outil :
corrige la forme
clarifie une phrase
reformule à partir d’une idée déjà pensée
suggère une structure
améliore la lisibilité
L’intention, l’argumentation, la position intellectuelle restent les vôtres.
L’outil agit comme un correcteur amplifié.
On pourrait comparer cela à :
un dictionnaire,
un correcteur orthographique,
un service de relecture,
un collègue qui suggère une reformulation.
Dans ce cas, la responsabilité intellectuelle demeure pleinement humaine.
2️⃣ Délégation intellectuelle
La frontière est franchie lorsque :
l’idée elle-même est produite par l’outil,
l’argumentation est générée sans réflexion préalable,
la structure du raisonnement est externalisée,
l’utilisateur ne maîtrise pas vraiment ce qu’il remet.
Ici, l’outil ne soutient plus la pensée :
il remplace l’effort cognitif central.
La différence clé n’est donc pas technique.
Elle est épistémique : qui pense ?
3️⃣ Une frontière floue (et inévitablement floue)
Mais voilà le point délicat :
Toute pensée est déjà médiée.
Quand vous :
lisez un article,
discutez avec quelqu’un,
consultez une source,
reformulez une idée entendue ailleurs,
vous externalisez déjà une partie du processus.
L’IA rend simplement cette externalisation :
plus rapide,
plus visible,
plus concentrée.
Ce qui inquiète, ce n’est pas la médiation.
C’est la vitesse et la fluidité sans friction.
4️⃣ Le critère le plus solide
La meilleure frontière n’est probablement pas technique, mais réflexive :
Pouvez-vous défendre, expliquer et nuancer chaque idée du texte sans l’outil ?
Si oui → assistance.
Si non → délégation.
Autrement dit :
Avez-vous appris quelque chose en l’utilisant ?
Ou avez-vous évité d’apprendre ?
5️⃣ Le vrai enjeu
Dans l’université (et plus largement dans la société), la frontière dépend du but :
Si le but est d’évaluer la maîtrise → la délégation pose problème.
Si le but est de produire du sens → l’assistance peut être légitime.
Si le but est d’apprendre → tout dépend de l’usage.
L’outil n’est ni moral ni immoral.
Il amplifie l’intention.
6️⃣ Ce que révèle votre simple mot : “Frontière”
Vous aimez les lignes de tension.
Dans nos échanges précédents, vous interrogiez déjà :
liberté / déterminisme
pulsion / conscience
authenticité / stratégie
Ici, la frontière IA est du même ordre.
Elle oblige à se demander :
Où commence et où finit le “moi” ?
Et ça, c’est une question philosophique bien plus large que la technologie.
Si vous voulez, on peut aller encore plus loin :
Frontière juridique ?
Frontière morale ?
Frontière cognitive ?
Frontière anthropologique (qu’est-ce qu’un humain à l’ère des prothèses cognitives) ?
Laquelle vous intéresse le plus ?
Bonjour !
Quelques commentaires de la part du vilain flâneur à l’origine de ce post :
« Cela m’a […] l’espace d’un instant, donné envie de refermer pour de bon ce petit espace numérique auquel j’ai récemment décidé de redonner une chance. »
Quelle susceptibilité ! Et c’est faire beaucoup d’honneur à un simple lecteur de passage. (« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage… » Amusant, car je suis actuellement plongé dans l’Iliade.)
« Je me suis demandé […] ce qui motivait des personnes à se promener sur Internet pour jouer à la police de l’IA, un peu comme la police végane d’autrefois. »
Etant moi-même végan, je n’étais pas arrivé là par hasard. Les tirets cadratins m’ont simplement sauté aux yeux, de même que la prolifération des « : ». Aucun soupçon, donc, mais un constat immédiat, utilisant moi-même beaucoup l’IA (le présente texte ne lui a néanmoins pas été soumis pour approbation).
Absolument personne n’utilise de tirets cadratins (contrairement aux tirets semi-cadratins, que Word infère automatiquement à partir du tiret entre deux mots espacés). Je maintiens donc que les tirets cadratins des précédents posts viennent bien d’une mouture IA du texte. En soi, rien de grave là-dedans ; ma remarque était anodine, ironique et amicale, visant uniquement à vous inciter à corriger les quelques tics syntaxiques de l’IA.
Je n’avais pas écrit, ni pensé, que le texte avait été écrit par un Chatbot, mais plus simplement qu’il avait été passé à la moulinette d’un tel média pour être corrigé et/ou amendé et/ou restructuré – mais dans quelle proportion ? Là est la question, légitime selon moi.
Je constate d’ailleurs que, cette fois, nous avons bien ci-dessus des tirets demi-cadratins. (Je note toutefois, sans effort soupçonneux car cela me saute aux yeux également, un autre indice de l’usage de l’IA : l’absence d’espace insécable avant « ? » ou les guillemets.)
« Ce que nous appelons parfois un « bon style » relève ainsi d’un privilège largement invisible. »
Plus largement, le « style » est partie intrinsèque de la pensée, ce n’est pas un simple vernis, pas plus que la syntaxe. Qui pourrait prétendre qu’un texte truffé d’erreurs syntaxiques refléterait une pensée aussi profonde et structurée qu’un texte qui en serait exempt ? (Hormis peut-être, malgré elles, les nouvelles générations de professeurs de l’EN, à qui on demande en effet de ne plus sanctionner le moindre écart par rapport à la norme de la langue.)
En tout cas, ma remarque était bienveillante.
Bonne continuation !