Quand l’écologie locale nourrit le néolibéralisme

by Antigone XXI

Des projets bien intentionnés peuvent-ils faire, malgré eux, le jeu du système qu’ils critiquent ?

Disco Soupes, frigos partagés, jardins autogérés, ressourceries, repair cafés, cuisines populaires… Depuis plus d’une quinzaine d’années, les initiatives écologiques locales se multiplient dans de nombreuses villes du Nord global, transformant nos quartiers et nos pratiques quotidiennes. En sciences sociales, elles nourrissent un débat soutenu : on y voit tour à tour des espaces d’expérimentation politique, susceptibles de faire émerger d’autres rapports à l’économie, à l’environnement et au collectif, et des dispositifs qui accompagnent le retrait de l’État social, individualisent les responsabilités et contribuent à la reproduction de dynamiques néolibérales.

Cette tension est bien documentée. Ce qui l’est moins, en revanche, ce sont les mécanismes concrets par lesquels des projets écologiques locaux, souvent critiques des modèles économiques dominants, en viennent à assurer des services sociaux fondamentaux : fournir des repas, redistribuer des ressources, offrir des lieux d’accueil informels et apporter un soutien matériel aux personnes vulnérables. Loin d’être marginales, ces fonctions jouent un rôle de plus en plus important à la fois dans l’activité des collectifs et dans le quotidien des habitant·es qui en dépendent, en particulier dans des contextes urbains marqués par l’austérité et la fragmentation des politiques publiques.

Si ces projets sont considérés comme « écologiques », c’est parce qu’ils s’inscrivent dans des référentiels, des réseaux et des discours liés à l’environnement ; or, de facto, ils se trouvent de plus en plus impliqués dans des activités relevant du social. Se pose alors la question : quel est l’impact politique de l’écologie locale lorsqu’elle remplace des services sociaux fondamentaux ?

Mon but ici, ce n’est pas de mesurer l’efficacité ou la radicalité politique de ces initiatives, ni de leur attribuer une valeur normative. Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’elles prennent en charge concrètement, ainsi que les effets politiques de cette responsabilité dans un contexte de recomposition de l’action publique et de la protection sociale. L’écologie locale est-elle en train de devenir le nouvel État social, version low-cost ?

Quand l’écologie locale se charge des services sociaux essentiels

Les initiatives écologiques locales ont souvent pour objectif premier des enjeux environnementaux : lutter contre le gaspillage, relocaliser l’alimentation ou encore faciliter l’accès aux espaces verts. Pourtant, leur rôle dépasse aujourd’hui ce cadre pour s’orienter vers la prise en charge de besoins sociaux immédiats — un déplacement qui modifie profondément la nature de ces projets et leur place dans l’espace urbain.

Ce glissement est particulièrement visible dans le domaine alimentaire. Des projets de récupération des invendus deviennent, en pratique, des points d’appui sociaux essentiels : distribution de nourriture, repas gratuits ou à prix libre, appui aux sans-abri… Dans certains quartiers, ces dispositifs constituent les seuls lieux où des repas réguliers sont accessibles sans condition administrative.

Ce qui relevait historiquement de l’État social, comme l’aide alimentaire, le soutien de proximité, la lutte contre l’isolement et l’accès aux ressources de base, est désormais confié à des acteurs écologiques locaux. Derrière cette délégation, cependant, aucun mandat officiel : les responsabilités sociales se déplacent vers des actions locales, bénévoles et moralement valorisées, au gré de bricolages pragmatiques face à des insuffisances institutionnelles persistantes. En prenant en charge ce qui n’est plus couvert ailleurs, les initiatives écologiques deviennent incontournables sur le plan social.

Cette substitution n’est pas neutre sur le plan politique. En assurant localement des services essentiels, ces projets rendent le retrait de l’État moins visible et moins conflictuel. Des réponses initialement critiques ou expérimentales finissent par se pérenniser en dispositifs de compensation durables. Les droits sociaux deviennent alors conditionnés à l’existence de projets locaux, à la disponibilité bénévole et à la capacité d’auto-organisation des territoires.

Le bénévolat comme mode de gouvernement

Ce qui pose également problème, c’est que la gestion de ces services sociaux essentiels repose principalement sur du travail bénévole non rémunéré. Dans de nombreux projets écologiques locaux, l’implication bénévole va de soi, voire est érigée en vertu : il s’agit d’une preuve de motivation, de cohérence morale ou d’adhésion aux valeurs du projet. Dans des contextes de ressources financières limitées et d’absence de financements publics pérennes, ce recours au bénévolat apparaît comme une solution pragmatique pour maintenir ces activités. Sans le soutien de bénévoles, ces initiatives ne survivraient tout simplement pas.

Cependant, ce recours généralisé au travail gratuit entraîne des effets d’exclusion. S’engager durablement dans des jardins partagés, des coopératives alimentaires ou des ateliers de réparation requiert du temps, une certaine sécurité matérielle et des ressources culturelles spécifiques (langue, compétences numériques, familiarité avec les codes organisationnels, etc.). Les personnes les plus précaires, pourtant souvent les premières concernées par les services proposés, se voient alors assignées à des rôles bien définis : bénéficiaires plutôt qu’actrices ou décideuses.

Par ailleurs, ce mode d’organisation fragilise les dispositifs eux-mêmes. La pérennité de ces initiatives repose fréquemment sur l’engagement quasi quotidien de quelques personnes-clefs, ce qui les rend structurellement vulnérables et dépendantes d’un investissement personnel difficilement soutenable dans la durée.

Comme le montre Maud Simonet, les formes de travail exercées au nom de la citoyenneté, de l’engagement ou de la passion participent aux recompositions contemporaines du travail et de l’action publique. Le travail gratuit n’apparaît plus comme un simple engagement militant, mais comme une partie intégrante de la néolibéralisation du travail, devenue naturelle et moralement valorisée, même dans les sphères publiques et associatives.

Dans le champ de l’écologie urbaine, Marit Rosol illustre comment le volontariat et la participation citoyenne deviennent des instruments de gouvernance néolibérale. À partir d’une enquête sur les jardins partagés à Berlin, Rosol analyse la manière dont l’entretien d’espaces verts et de services urbains, autrefois assuré par les municipalités, est peu à peu externalisé vers des collectifs de bénévoles, dans un contexte de politiques urbaines de roll-back et de roll-out néolibérales.[1] Le travail gratuit permet ainsi de transférer la production et la gestion de biens collectifs à la société civile, tout en allégeant les coûts et les responsabilités institutionnelles. Présenté comme empowerment, il est un outil de gestion du retrait de l’État.

L’engagement bénévole apparaît alors comme une infrastructure invisible de la prise en charge des services sociaux essentiels. La responsabilité collective se déplace vers des individus disponibles, tandis que les causes structurelles des manques institutionnels demeurent hors du champ de la contestation.

Quand les droits deviennent des pratiques morales

Cette évolution reflète une évolution plus large de la manière dont on pense la justice sociale. De nombreuses initiatives écologiques locales abordent la question des inégalités en dehors du domaine des droits et de la redistribution pour privilégier d’autres approches de l’action. La justice sociale est ainsi redéfinie en termes d’inclusion, de participation et d’ouverture des espaces. L’accent est mis sur la mobilisation des habitant·es, la valorisation de la diversité des publics et l’accessibilité symbolique des lieux — par exemple, lorsque des jardins partagés ou des cafés associatifs se présentent comme « ouverts à toutes et tous » et mettent en avant la diversité des participant·es, sans pour autant interroger les inégalités sociales qui conditionnent la possibilité de participer.

Dans d’autres cas, cette mise à distance du registre des droits prend une forme plus concrète. Ainsi, dans certaines initiatives alimentaires, l’accès à des denrées bon marché implique de participer aux tâches collectives (empaquetage, service, nettoyage…) ou d’adhérer à des règles implicites de comportement (ponctualité, disponibilité, aisance dans les échanges collectifs, ou encore adhésion aux valeurs du groupe). L’aide alimentaire n’est alors plus envisagée comme un droit inconditionnel, mais comme quelque chose qui se « mérite » par l’implication, la disponibilité ou la conformité aux normes du collectif.

Ces démarches ne sont pas sans valeur. Elles peuvent favoriser le lien social, créer des espaces de sociabilité ou permettre à des personnes marginalisées d’occuper des espaces dont elles sont habituellement absentes. Mais elles tendent aussi à transformer des droits sociaux en pratiques morales. L’accès à des ressources essentielles dépend de l’engagement, de la participation ou du « bon comportement », plutôt que d’être assuré par des droits sociaux garantis indépendamment des circonstances personnelles.

Dans ce contexte, les inégalités sociales ne sont plus perçues comme des enjeux politiques et structurels — liés à la pauvreté, aux rapports de classe, au racisme ou à la précarité du logement — mais sont reformulées en termes d’engagement insuffisant ou de défaut d’intégration. La conflictualité cède la place à la pédagogie, et la redistribution des ressources et des richesses à un appel à la responsabilité individuelle, ce qui rend l’écologie locale compatible avec une gouvernance néolibérale du social.

Conclusion — Repolitiser sans idéaliser

Prendre au sérieux le rôle social assumé par de nombreuses initiatives écologiques locales oblige à déplacer le regard. Il ne s’agit ni de les célébrer ni de les disqualifier, mais de comprendre comment elles s’insèrent dans des configurations où des fonctions relevant de la protection sociale sont de plus en plus prises en charge hors de l’État, sur une base locale, volontaire et moralement valorisée.

L’écologie locale apparaît alors moins comme une alternative au politique que comme un espace où se redessinent, souvent à bas bruit, les frontières contemporaines de la responsabilité collective. L’analyser à partir de ce qu’elle remplace, plutôt que de ce qu’elle promet, permet de saisir ce que l’action locale produit concrètement — et de distinguer ce qui transforme les rapports sociaux de ce qui se contente d’en amortir les effets.


[1] Les notions de roll-back et roll-out neoliberalism renvoient à deux phases complémentaires de la néolibéralisation. Le roll-back désigne le démantèlement ou le retrait de l’État social et des régulations publiques (austérité, privatisation, réduction des services publics), tandis que le roll-out correspond à la mise en place active de nouveaux dispositifs, normes et formes de gouvernance visant à gérer les conséquences sociales de ce retrait, notamment par la responsabilisation individuelle, la participation citoyenne et la délégation à la société civile. Ces concepts ont notamment été développés dans les travaux de Jamie Peck et Adam Tickell sur la géographie du néolibéralisme.

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1 comment

Brigitte 5 février 2026 - 9 h 32 min

Un sujet qui m’interroge depuis un certain temps (je suis bénévole dans plusieurs associations). J’aimerais bien des précisions sur le dernier paragraphe. Quelles sont ces « frontières contemporaines » ? J’ai du mal à voir à l’échelle de ma petite ville. Et je ne vois pas bien comment faire « l’analyse » dans votre dernière phrase et surtout quoi en faire concrètement. Merci !

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