Quitter un mouvement sans renoncer à ses valeurs

by Antigone XXI

Départs militants et reconfigurations de l’engagement

On sait bien plus ce qui motive l’entrée dans un mouvement militant que ce qui conduit à en sortir. Au sein des mouvements eux-mêmes, se distancier est rarement perçu comme un geste neutre. Dans des contextes fortement normés par l’éthique — où valeurs, pratiques et appartenance sont étroitement imbriquées — le retrait est moins lu comme une reconfiguration politique que comme une défaillance morale. Rester serait la preuve d’une fidélité intacte ; partir signalerait un affaiblissement des convictions.

Pourtant, la littérature récente sur les trajectoires militantes invite à déplacer cette lecture. Les départs militants sont rarement soudains ou univoques. Ils apparaissent au contraire comme processuels, cumulatifs et multifactoriels, inscrits dans des trajectoires longues où s’articulent fatigue, contraintes biographiques, surcharge émotionnelle, doutes sur l’efficacité de l’action et tensions internes. Surtout, s’éloigner de certaines formes ou scènes militantes au sein d’un mouvement ne veut pas nécessairement dire quitter l’engagement militant et politique.

Que devient alors cet engagement lorsque certaines formes militantes deviennent inhabitables ? Et comment penser ces départs autrement que comme des renoncements ?

Ce texte s’appuie sur des études récentes sur le désengagement militant (en particulier Eklöf et al., 2025) et sur des rencontres menées au fil de mes enquêtes sur le mouvement végane et antispéciste ainsi que le militantisme socio-écologique, où les départs militants ne sont pas formulés comme des abandons, mais comme des reconfigurations de l’engagement. J’y reviens aussi de façon plus détaillée sur ma propre mise à distance de certaines formes organisées et visibles du militantisme animaliste, non pour le justifier, mais pour l’analyser comme une trajectoire située.

Avant tout chose, une précision : mon propos ne porte pas sur l’abandon du véganisme en tant que pratique ou conviction morale — domaine dans lequel le manque de soutien social, les frictions avec l’entourage et la difficulté à maintenir des pratiques quotidiennes constituent des facteurs majeurs de désengagement. Je m’intéresse ici à un autre type de trajectoire : celle de personnes qui, tout en maintenant leurs convictions et leurs pratiques, prennent leurs distances avec certaines formes d’engagement collectif.

Désaccords internes et frontières de la critique militante

Dans de nombreux collectifs militants, la critique n’est pas absente, mais elle est étroitement cadrée. La remise en question est recevable, mais à condition de rester interne, discrète et maîtrisée.  D’autres manières d’interroger en interne sont plus coûteuses dans la durée. Les conflits et désaccords sont notamment l’un des facteurs récurrents de fragilisation de l’engagement, en particulier lorsqu’ils ne trouvent pas d’espaces ou de procédures explicites de traitement.

Je me souviens d’une conférence donnée dans un contexte militant grand public, au cours de laquelle je proposais une analyse critique des liens entre véganisme, sexisme et racisme, en revenant sur certaines campagnes emblématiques et sur les impensés politiques qu’elles véhiculaient. À l’issue de l’intervention, une figure influente du mouvement est venue me reprocher la manière dont cette critique avait été formulée publiquement. Ce qui posait problème n’était pas tant le contenu de l’analyse que le fait de l’avoir exprimée devant un public élargi. La scène rejouait une frontière implicite bien connue : celle qui distingue la critique acceptable — interne et maîtrisée — de la critique jugée problématique parce qu’elle expose les tensions du mouvement à l’extérieur.

Ce type de situation ne renvoie pas seulement à des désaccords d’opinion, mais à des rapports de légitimité et de loyauté. Dans des mouvements se revendiquant non hiérarchiques, composés de collectifs et d’organisations multiples, l’absence de règles explicites de décision ou de gestion des conflits tend à déplacer le pouvoir vers des formes informelles de leadership, rendant plus difficile la contestation de certaines positions sans en payer le prix symbolique. La critique publique peut alors être réinterprétée, non comme une contribution politique, mais comme une mise en danger du mouvement.

Si de tels épisodes constituent rarement des causes uniques de départ, ils rendent toutefois visibles les coûts relationnels et normatifs associés à certaines formes de critique militante.

Les coûts de l’engagement : burnout, violence et répression

Usure et épuisement dans l’engagement militant

Les travaux sur les trajectoires militantes montrent que les départs s’inscrivent le plus souvent dans des trajectoires fragilisées en amont. Les conflits internes s’articulent ainsi à des dynamiques plus larges : fatigue accumulée, surcharge émotionnelle, sentiment de ne jamais en faire assez, ou contraintes biographiques croissantes.

Ce que l’on nomme souvent « fatigue militante » correspond à ce que la littérature décrit comme « burnout militant » ou, en anglais, activist exhaustion. Il ne s’agit pas d’un épuisement individuel ou psychologique, mais d’une fatigue produite structurellement par certains régimes d’engagement : culture de l’urgence permanente, éthique de la disponibilité totale et difficulté à poser des limites durables.

Dans le militantisme végane et antispéciste, cette fatigue est souvent renforcée par le décalage entre l’urgence morale ressentie — liée à la violence de l’exploitation animale — et la continuité du monde ordinaire. Le fait de continuer à travailler, de faire ses courses ou de maintenir des relations avec des proches qui consomment des produits animaux peut devenir émotionnellement éprouvant. Ce décalage nourrit des sentiments d’impuissance et d’inefficacité, et participe à l’usure militante.

Exposition à la violence et coûts de la visibilité militante

Cette fatigue est également liée, pour certain·es militant·es, à une exposition répétée à des scènes de violence envers les animaux. Les personnes engagées dans des actions contre les abattoirs, dans la documentation visuelle de l’exploitation animale, ou dans des formes de témoignage direct, décrivent fréquemment des effets psychiques durables : images intrusives, hypervigilance, engourdissement émotionnel ou épuisement profond. Ces expériences relèvent moins d’une fragilité individuelle que de formes de traumatisme secondaire liées à l’exposition répétée à la violence. Des récits comme celui de la photojournaliste et militante antispéciste Jo-Anne McArthur rendent particulièrement visibles ces coûts émotionnels dans la durée.

Ces processus d’usure ne se déploient toutefois pas dans un vide social. Ils sont étroitement façonnés par les conditions publiques dans lesquelles l’engagement est rendu visible et évalué. L’usure de l’engagement ne tient pas uniquement à l’intensité des tâches ou à la charge émotionnelle, mais aussi aux régimes de visibilité dans lesquels l’engagement s’exerce. L’exposition publique — en particulier dans les espaces numériques — amplifie les conflits, personnalise les critiques et soumet les prises de parole à une surveillance morale constante. Dans ce contexte, la visibilité devient un coût structurel : elle renforce la pression à la cohérence, accroît le risque de disqualification et rend plus difficile toute mise à distance sans que celle-ci soit interprétée comme une faute de loyauté.

C’est dans ce faisceau de contraintes — exposition à la violence, visibilité publique, intensité normative — que certaines personnes prennent leurs distances avec des collectifs ou des organisations. Ainsi, une participante rencontrée dans le cadre de mes recherches avait quitté le collectif Direct Action Everywhere, au sein duquel elle avait longuement milité. Ce retrait faisait suite à une accumulation de tensions : intensité physique et émotionnelle de l’engagement requis, sentiment d’échec latent et décalage croissant avec certains discours et cadres normatifs du collectif. Sa mise à distance n’était pas formulée comme un abandon de ses convictions, mais comme la reconnaissance d’une impossibilité à continuer dans ces conditions.

Quand l’engagement devient risqué : répression et criminalisation

À ces dynamiques s’ajoutent enfin les effets de la répression étatique et de la criminalisation de l’engagement. Dans le militantisme animaliste, des formes d’action pourtant non violentes ou symboliques font l’objet de poursuites pénales, de surveillances policières ou de qualifications assimilant le militantisme à une menace sécuritaire — qu’il s’agisse, aux États-Unis, des lois dites ag-gag,[1] ou, en France, de l’usage politique de la catégorie d’« écoterrorisme ».[2]

Ces dispositifs produisent des coûts humains et émotionnels considérables : procédures judiciaires longues, précarisation matérielle, anxiété, isolement social, épuisement psychique. Pour certain·es militant·es, se mettre en retrait est une stratégie de protection face à des conditions devenues intenables.

Déplacements et reconfigurations de l’engagement

Les mises à distance militantes ne débouchent pas nécessairement sur un retrait du politique. Elles conduisent plutôt à des déplacements de l’engagement vers des formes jugées plus soutenables ou moins exposées. Ainsi, quitter une organisation militante signifie souvent reconfigurer les lieux, les temporalités et les modalités de la lutte en fonction de contraintes biographiques, émotionnelles ou politiques.

Dans le cas de cette même participante, son retrait de Direct Action Everywhere s’était accompagné, dans un second temps, d’un investissement dans une forme d’engagement plus localisée, au sein d’une AMAP végane. Cette reconfiguration lui permettait de poursuivre son engagement dans un cadre qu’elle jugeait plus soutenable émotionnellement et physiquement, et donc plus efficace dans la durée. Son départ ne relevait pas en ce sens d’un désengagement, mais d’un redéploiement vers un espace où ses capacités d’agir pouvaient se maintenir.

Les travaux sur les trajectoires militantes montrent que ces déplacements peuvent prendre des formes variées : engagement localisé, participation associative plus discrète, travail de sensibilisation, ou encore écriture et production de savoirs.

Mon propre parcours s’inscrit dans cette dynamique. Avec le recul, je ne dirais pas que j’ai quitté le militantisme, mais que j’ai changé de lieu d’intervention politique. Ce déplacement ne s’est pas fait contre le militantisme, mais à partir de lui. Longtemps, mon travail de recherche s’est nourri de mon engagement militant, au point que les frontières entre les deux sont restées volontairement mêlées. La recherche participative et l’activist ethnography[3] que j’ai mobilisées reposent précisément sur ce refus de la distance. Progressivement, cependant, la recherche a cessé d’être un prolongement du militantisme pour devenir mon principal mode d’action. Là où le militantisme exigeait avant tout une présence constante et une endurance émotionnelle, la recherche m’a permis de mobiliser autrement mes compétences : analyse, écoute, mise en récit, restitution critique. Il ne s’est pas agi d’un retrait, mais d’un ajustement entre formes d’engagement et capacités d’agir.

Ce déplacement s’est accompagné d’un élargissement volontaire de mes objets de recherche. Du véganisme — terrain fortement investi — j’ai étendu mon regard vers des terrains où mon engagement était moins directement impliqué : transformations socio-écologiques, systèmes alimentaires alternatifs, initiatives locales de transition, notamment à Berlin, puis plus largement en Europe. Loin d’un désengagement, ce redéploiement a fait de la recherche une forme d’intervention politique à part entière.

Conclusion — une politique de l’engagement soutenable

Revenir sur ces trajectoires n’a pas pour objectif de justifier les retraits militants. Il s’agit plutôt de rendre intelligible une expérience largement partagée mais rarement reconnue : celle de se déplacer sans renoncer. En abordant les départs militants comme des processus situés, cumulatifs et relationnels, ce texte invite à déplacer la question du désengagement, non du côté d’un affaiblissement des convictions, mais de celui des conditions politiques et organisationnelles de l’engagement.

Penser l’éthique comme un processus politique, inscrit dans des espaces sociaux et des pratiques ordinaires, plutôt que comme une appartenance figée, permet de reconnaître que la fidélité à des valeurs ne se mesure pas à la permanence au sein d’un collectif donné. Elle se joue aussi dans des rapports de pouvoir, des normes implicites, des régimes de visibilité et des contraintes biographiques qui rendent certaines formes d’engagement plus ou moins habitables.

Si j’ai pris, à titre personnel, mes distances avec certaines scènes militantes, je n’ai pas quitté les valeurs qui m’y avaient conduite. Le véganisme et l’antispécisme demeurent centraux dans mon travail (au point d’être aujourd’hui l’objet d’un projet de livre en cours). Ce qui a changé, ce ne sont pas les convictions, mais les lieux et les formes de leur mise en travail. Parfois, rester fidèle implique de quitter un espace pour en habiter un autre.

Enfin, interroger les départs militants conduit à déplacer la focale vers la soutenabilité politique de l’engagement. À rebours des lectures individualisantes du burnout ou du désengagement, la littérature souligne le rôle central des configurations socio-organisationnelles. L’étude d’Eklöf et ses collègues met ainsi en évidence plusieurs leviers décisifs pour permettre au maintien de l’engagement : la possibilité d’un ancrage social réel, la capacité à moduler l’intensité de l’engagement dans le temps, l’existence de dispositifs explicites pour traiter les désaccords et conflits, et des espaces collectifs de réflexivité sur le sens et l’efficacité de l’action. Dans les contextes d’engagement analysés ici, marqués par une exposition répétée à la violence, ces conditions sont également indissociables d’une attention collective aux effets émotionnels de l’engagement.

Concrètement, cela implique des mouvements capables de tenir sans exiger une présence constante, une adhésion sans réserve ou une performance continue ; où l’on peut s’éloigner un temps sans disparaître, où la critique dispose de lieux et de formes de circulation reconnus, et où les coûts émotionnels de l’engagement ne sont pas renvoyés à la seule responsabilité individuelle, mais reconnus comme des enjeux partagés, tout en s’interrogeant collectivement sur ce que l’on fait — et pourquoi on le fait.


[1] Les ag-gag laws désignent un ensemble de dispositifs législatifs adoptés dans plusieurs États américains depuis le début des années 1990, visant à criminaliser l’infiltration, la documentation ou la diffusion d’images tournées dans des exploitations agricoles ou des abattoirs sans le consentement de leurs propriétaires. Ces lois ont été largement analysées comme des instruments de répression ciblant le militantisme animaliste et le journalisme d’investigation. Plusieurs d’entre elles ont été invalidées par les tribunaux pour atteinte à la liberté d’expression.

[2] L’usage contemporain de la catégorie d’« écoterrorisme » en France ne renvoie pas à une qualification juridique précise, mais à une rhétorique politique mobilisée pour disqualifier certaines formes de mobilisation écologiste ou animaliste. Employé notamment par des responsables gouvernementaux pour qualifier des actions de désobéissance civile, le terme fonctionne comme un outil de stigmatisation et de justification de dispositifs répressifs renforcés.

[3] L’activist ethnography désigne un ensemble de démarches ethnographiques assumant l’imbrication entre engagement politique et production de savoirs, plutôt que leur séparation. Cette approche, que j’ai mobilisée sur plusieurs terrains, pose des questions méthodologiques et épistémologiques spécifiques sur lesquelles je reviendrai plus en détail dans un prochain billet.

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1 comment

Agnès Rzadkiewicz 26 janvier 2026 - 11 h 28 min

Merci et bravo pour ce texte très clair et très intéressant. Agnès

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