Je mène l’essentiel de ma recherche en anglais. J’y écris mes articles, construis mes cadres théoriques et dialogue avec la littérature comme avec mes collègues. Pourtant, une part importante de ce travail circule aussi en français — sur ce blog, dans des présentations publiques, parfois au sein d’espaces institutionnels.
Pendant longtemps, j’ai pensé que ce passage d’une langue à l’autre relevait simplement de la traduction : trouver les bons mots, reformuler sans trahir, adapter le registre. Très tôt pourtant, je me suis heurtée à des difficultés. Dès mes premières tentatives de traduction, certains termes résistaient. Grassroots, par exemple, ne se laisse pas facilement traduire sans perdre sa charge politique. Faut-il parler de « local », de « citoyen », de « terrain » ? Aucune de ces options n’est vraiment satisfaisante. J’ai d’abord pensé — sans doute naïvement — que ces hésitations relevaient d’un simple problème lexical et qu’il suffisait de trouver le bon équivalent pour y mettre fin.
Il m’a fallu du temps pour comprendre que ces choix n’étaient pas neutres. Que certains mots ne renvoyaient pas seulement à des réalités empiriques, mais à des traditions universitaires spécifiques, à des histoires intellectuelles situées et à des manières différentes de concevoir ce que fait la recherche. Traduire la recherche, ce n’est pas seulement traduire des mots. C’est traduire des cadres épistémologiques, des héritages théoriques et parfois des positions politiques.
Avant d’aller plus loin, une précision s’impose. Je suis bien consciente qu’il existe, dans les espaces académiques francophones, des débats nourris sur la domination de l’anglais, sur la géographie dite « anglo-saxonne », ses concepts, son vocabulaire, et sur les enjeux — politiques et épistémologiques — de leur traduction en français. Ces discussions sont essentielles, mais je dois reconnaître que je les connais mal. Elles ne constituent pas mon principal cadre de référence et je ne prétends pas m’y inscrire ici de manière informée ou exhaustive.
Je suis d’autant plus consciente de cette limite que ces questions sont aujourd’hui discutées collectivement dans la discipline, bien au-delà des seuls débats francophones. Un récent éditorial publié dans Fennia rappelle ainsi que la traduction n’est pas un simple problème technique de passage d’une langue à une autre, mais qu’elle façonne directement la manière dont les savoirs sont produits, interprétés et reconnus. Concrètement, cela signifie que traduire ne change pas seulement les mots d’un texte, mais aussi les publics qu’il touche, les débats auxquels il se rattache, et même les formes de reconnaissance académique qu’il rend possibles.
Le propos que je développe ici est d’une autre nature. Il ne vise pas à contribuer directement à ces débats, ni à proposer une analyse générale des rapports entre recherche anglophone et francophone. Il part d’une expérience située : celle d’une chercheuse travaillant principalement en anglais et découvrant, parfois tardivement, ce que la traduction fait à sa recherche lorsqu’elle circule en français.
Penser dans une langue, penser autrement
Lorsque je parle en français d’un travail pensé en anglais, j’ai souvent l’impression de dire quelque chose de proche, mais pas tout à fait identique. Comme si le concept se déplaçait légèrement : il perd parfois en radicalité, en précision ou, au contraire, il se charge de connotations inattendues.
Ce glissement n’est pas accidentel. Il tient au fait que je ne traduis pas seulement des termes mais des manières de poser les problèmes. Les champs de recherche anglophones dans lesquels je m’inscris s’appuient sur des débats et des références qui ne se superposent pas exactement à ceux de la recherche francophone. Même lorsque les objets semblent similaires, les évidences ne le sont pas.
La traduction devient alors une opération épistémologique à part entière. Elle éclaire parfois. Mais elle déplace aussi.
Community : un mot courant mais intraduisible tel quel
La notion de community, que j’utilise régulièrement dans mes recherches, cristallise particulièrement bien ces tensions. En anglais académique — et, plus largement, dans l’usage courant — community est un terme fréquent, polysémique et globalement positif. Il renvoie à l’idée de lien, d’appartenance et de relations sociales partagées. On parle ainsi de community initiatives, de community-based food systems ou de community organising. En recherche, on l’utilise pour désigner des formes de proximité sociale, des collectifs politiques situés, des appartenances construites — parfois solidaires, parfois conflictuelles. Il n’appelle pas, en lui-même, à la suspicion et peut être mobilisé sans justification particulière, y compris dans des contextes critiques.
En français, l’équivalent le plus immédiat serait « communauté ». Or ce terme est lourdement chargé : il renvoie à des imaginaires religieux ou identitaires et se trouve fréquemment associé à la suspicion de communautarisme. « Communautaire » est encore plus problématique, dans la mesure où il opère moins comme une catégorie descriptive que comme un qualificatif normatif : il désigne rarement ce qui est simplement collectif ou situé et fonctionne le plus souvent comme un marqueur de déviation par rapport à un universalisme supposé. Là où community peut fonctionner en anglais comme un outil analytique relativement souple et banalisé, « communauté » et « communautaire » deviennent en français des termes politiquement surcodés, appelant justification, précaution ou évitement.
J’ai notamment en tête un collectif d’habitat partagé, où j’ai passé plusieurs semaines pour un travail de terrain, qui m’a tout de suite reprise quand j’ai parlé de mon intérêt pour leur « éco-communauté ». Ses habitant·es lui préféraient celui de collectif, jugé plus ouvert, moins identitaire. Pourtant, dans un texte anglophone, j’aurais sans hésiter décrit ce même groupe comme une community. De la même manière, j’ai longtemps parlé de « jardins communautaires », avant de comprendre qu’en France, le terme préféré était « jardins partagés » !
Traduire community, ici, ce n’est pas choisir un mot. C’est arbitrer entre des manières différentes de penser le collectif, le politique et le vivre-ensemble.
Dire la race : une difficulté linguistique, politique et académique
La difficulté devient encore plus sensible lorsqu’il s’agit de parler de race. Dans mon travail en anglais, le terme est un outil analytique courant, mobilisé de manière critique pour analyser la production sociale de catégories raciales, les rapports de pouvoir et les formes de domination historiquement et socialement situées. Il ne renvoie ni à une essence ni à une réalité biologique, mais à une construction sociale dont les effets sont bien réels.
En français, en revanche, le mot est lourdement chargé. Il est souvent perçu comme suspect, voire illégitime, y compris dans les sciences sociales, où l’on justifie son rejet au nom de l’anti-essentialisme. Comme l’a montré Daniel Sabbagh, cette disqualification ancienne n’a pourtant pas empêché le développement de nombreux travaux sur les discriminations et les processus de racialisation — mais elle s’est traduite par une instabilité persistante autour de la catégorie elle-même et par une multiplication de contournements terminologiques. Autrement dit, l’objet est largement étudié, mais son nom reste problématique.
Ce décalage complique directement la traduction. Ce qui constitue ailleurs une catégorie analytique explicite devient en français un terme difficile à mobiliser sans précautions constantes. La difficulté ne tient pas seulement au mot race en tant que tel, mais au champ lexical qui l’entoure : on glisse facilement vers des euphémismes — « origine », « diversité », « minorités visibles » — ou vers des notions connexes comme la « racialisation », qui permettent de parler du phénomène tout en évitant de le nommer. En pratique, cela se traduit par une hésitation permanente dans l’écriture, qui n’est ni stylistique ni anecdotique, mais profondément politique et épistémologique. Traduire race n’est donc pas un geste technique, mais un geste situé.
Quand un mot révèle un autre régime de recherche
Ces décalages apparaissent aussi dans les interactions institutionnelles. Je me souviens d’un moment précis, lors d’un grand concours de recherche. Après avoir présenté un projet de recherche qualitative et participative, un membre du jury m’a demandé si j’allais développer des « outils ». J’ai alors cherché, dans un réflexe presque automatique, à traduire intérieurement ce terme en anglais pour me raccrocher à quelque chose de familier — sans y parvenir.
Je n’ai pas su quoi répondre, non parce que la question était complexe, mais parce que je ne comprenais pas ce que ce mot désignait réellement dans ce contexte. Dans mon cadre de pensée, mon projet ne visait pas à produire des outils, mais des savoirs situés et co-construits. La demande d’« outils » supposait un autre rapport à la recherche : plus instrumental, plus opératoire, peut-être plus proche d’une logique d’ingénierie ou d’évaluation.
Ce n’était pas un problème de traduction. C’était un décalage entre deux conceptions de ce que fait la recherche.
Vulgariser en français : redécouvrir sa propre recherche
Chose étonnante, lorsque je traduis, adapte ou vulgarise en français un article que j’ai écrit — et parfois déjà publié — en anglais, j’ai souvent le sentiment de ne pas simplement le reformuler, mais de le redécouvrir.
Le travail de vulgarisation m’oblige à ralentir, me concentrer sur une idée centrale, un argument principal, là où un article scientifique en articule souvent plusieurs à la fois. Il m’amène à aller davantage droit au but, à prendre moins de pincettes, à expliciter ce qui restait implicite. Ce déplacement tient évidemment au style même de la vulgarisation, mais pas uniquement. Écrire dans ma langue maternelle donne parfois à ces idées une autre épaisseur. Le texte en français ne dit pas exactement la même chose. Il me parle autrement, offre un autre angle sur mon propre travail, m’aide parfois à mieux en saisir les effets — ou les limites. C’est souvent à ce moment-là que je mesure réellement la portée de ce que j’ai écrit : le passage par ma langue maternelle agit comme un révélateur, rendant visibles des dimensions que je ne percevais pas aussi nettement auparavant.
La traduction n’est ici ni une perte, ni une simplification, mais une reconfiguration de la pensée.
Conclusion — une position inconfortable mais productive
Tout cela produit une position inconfortable : ni pleinement ancrée dans l’ensemble du champ anglophone, ni complètement détachée de la langue française. Une position hybride, parfois fragilisante, paradoxalement productive, qui rend visible les frictions, les malentendus, mais aussi possible les circulations.
Traduire la recherche n’est jamais neutre et peut-être faut-il cesser de voir cette non-neutralité comme un défaut : elle fait partie intégrante du travail de recherche lui-même. Ces frictions ne sont pas des failles, mais des lieux où se joue quelque chose d’essentiel — la manière dont les savoirs circulent, se transforment et parfois se heurtent.

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Vraiment bien expliqué !